– « Je ne suis pas comme les autres moi, tu vois ? »
– « Oui, je vois, très bien même. Tu es différent… Comme les autres quoi. »
– « Ne te moque pas de moi ! C’est vrai ce que je dis ! »

Un bus vient à passer, son moteur couvre la réponse qu’elle lui fait. Le couple a poursuivi son chemin, si bien que je ne saurai jamais ce qu’elle a pu lui objecter. La bribe de conversation subsiste un moment entre mes oreilles. Je me dis qu’elle a raison, qu’il n’y a rien de plus commun que de ne pas vouloir l’être. Je me dis aussi, qu’est-ce qu’on a l’air con, quand on n’entend de vous qu’une seule bribe de votre conversation. C’est injuste. Peut-être que ce mec est plus profond qu’il n’en a l’air.

Je note pour moi l’idée de vendre des t-shirts floqués du message: « Je ne suis pas représentatif de ce que je dis. » Mon idiotie me fait sourire, et je réalise que je dois avoir l’air bien bête, à rigoler tout seul à un coin de rue. Je me reprends, et affiche l’expression la plus neutre possible, en d’autres termes celle qui signifie « Non, je ne vous aime pas. Non, je ne veux pas vous parler. Non, je ne suis pas votre prochain, votre cousin, votre compatriote. Et non, je ne suis ni serviable, ni amical, ni gentil. Et pour tout dire, je suis probablement une crevure. » Une tête normale quoi.

À la limite, l’attendre ne me gêne pas. J’aurai pu squatter le bar en face, mais il m’y aurait rejoint, but deux galopins, et l’addition aurait été pour ma pomme. Hors de question. Ici au moins, on aura vite réglé notre affaire. Il n’aime pas les espaces ouverts. La lumière du jour a sur lui le même effet que la douche froide. Ça lui fera les pieds.

Il n’y a rien de plus suspect qu’un homme immobile. Deux vieilles passent devant moi, et je peux lire sur leurs visages non pas de l’appréhension, cette peur profonde qu’on nous vend à la télévision, mais une véritable hargne. Limite, elles me colleraient bien un coup ou deux de gaz lacrymogène, pour la forme. C’est ce que Paris fait de vous après tant d’années. Un mètre quarante-cinq d’aigreur marinée, et la conviction profonde que la ville vous appartient. Ce n’est pas joli joli.

L’une lâche à l’autre, après s’être assurée que j’étais bien à portée d’écoute « C’est plus possible de voir ça, ces hommes qui viennent d’on ne sait où, et qui n’ont rien d’autre à faire que de glander avec nos impôts. » La seconde surenchérit, et je sens bien qu’elles sont déçues par mon impassibilité. Je ne leur ferai pas la grâce d’un esclandre. Et puis, avec les vieilles à Paris, il faut se méfier. J’ai lu Pennac, moi.

Je finis par prendre appui contre l’un des réverbères. En dehors des deux mamies, qui sont depuis allées voir ailleurs si elles ne pouvaient y trouver de quoi combler ce qu’il leur reste à vivre, personne ne me prête attention. Je regarde passer les jolies filles, ça passe le temps. C’est vrai qu’au fond, elles n’ont pas tout à fait tort les parques, j’aime bien glander.

Une femme remonte la rue, portant à bout de bras, deux gros cabas en plastique bariolés. Elle progresse lentement, en s’arrêtant à chaque poubelle verte. Et c’est à chaque fois la même procédure. Ouvrir la poubelle, en inspecter le contenu, sortir les sacs verts ou noirs, au besoin les ouvrir, y récupérer Dieu sait quoi, remettre ces sacs dans la poubelle, la refermer, et passer à la suivante. Elle faisait tout cela avec un naturel surprenant, comme si c’était parfaitement normal pour une femme de fouiller les poubelles, et que tout cela n’avait rien de choquant.

Je l’observe faire, et je me dis qu’elle doit être Rom, et que me dire cela, c’est être raciste, mais que comme je suis noir, je ne peux pas être raciste, enfin, je crois. Elle est rom de toute façon, c’est un fait, je le vois bien à sa longue robe comme on en fait plus depuis quelques décades. Et puis ça ne change rien. Fouiller les poubelles, que l’on soit blanc ou noir, c’est indigne.

C’est sans doute l’opinion de la femme qui se dirige vers elle à grands pas. Une grande femme brune, lunette de soleil, sac Gucci et grandes bottines. Elle se presse, je me dis qu’elle doit vouloir mettre fin à cette scène. Elle va lui donner quelque chose, un billet ou un ticket resto peut être. Lui dire qu’elle n’a pas besoin de faire ça. L’aider à porter son gros sac, la raccompagner chez elle, là-bas, dans son camp à côté du périph.

Ah bas non. En fait, elle commence à l’engueuler. Elle referme la poubelle vivement, limite elle aurait pu coincer le bras de la Rom dedans ! Elle lui dit « Dégage, on a marre que vous veniez faire nos poubelles. À chaque fois vous foutez le bordel ! C’est dégueulasse ! Après, les éboueurs ne les prennent plus parce que vous avez éventré les sacs ! Retourne d’où tu viens, espèce de sale conne ! »

La violence des mots qu’elle utilise me laisse abasourdi ! L’avocate – oui, je l’ai baptisé ainsi – pousse la Rom, qui a son tour l’injurie copieusement en roumain. Mais bon, elle ramasse ses affaires, et reprend son chemin, tandis que l’avocate rentre la poubelle dans la cour de son immeuble, pour être sûre que la Rom ne viendra pas y prendre ce que je ne peux supposer qu’être le lingot d’or qu’elle destine aux éboueurs.

La Rom passe à côté de moi, sans me calculer. Un peu plus loin, elle reprend son travail, comme si rien ne s’était passé.

« Qu’est-ce que t’as à la mater ? T’es malade ou quoi » Je l’ai même pas entendu arrivé lui. « Ta gueule gros, c’est pas tes oignons. » répondis-je en claquant sa pogne. « Bon, t’as ce que je t’ai demandé ? »

L’avocate ressort, et passe à côté de nous. Je la gratifie de mon plus beau sourire, celui qui veut dire « Tu sais que nous les blacks on en a une comme ça ? Et qu’on a aucune, mais alors aucune éducation… » Son visage se décompose, elle accélère le pas. Je l’imagine le cœur plein d’effroi à l’idée de se faire agresser par deux lascars. « T’es con, tu lui as fait peur ! » me dit mon acolyte. « Je sais, l’ami. C’est un cadeau, tu ne peux pas comprendre. »

Finalement, j’ai bien fait de l’attendre, ce con.

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