Ce qu’elle est pour moi, une seule phrase me suffit pour le décrire. Elle est cet obscur objet du désir, et ayant dit cela, j’ai dit tout ce qu’il y avait à en dire. Tout est là, dans ces quelques mots, cet obscur objet du désir.

Je ne l’ai pas vu, le film de Buñuel. J’ai bien trop peur d’être déçu, d’y découvrir une œuvre inférieure au titre, d’y voir un film que ne me parle pas d’elle, mais d’une autre. J’imagine la salle obscure et le fauteuil confortable, tapissé de rouge. L’écran s’illumine, le film débute. Mais je ne veux pas voir. L’étalage de l’obscur désir des autres pour des objets étranges m’apparait obscène. Le film ne me parle que s’il parle de moi. Moi, et le désir, c’est-à-dire l’effet du réel sur ma volonté.

Ce désir prend forme. Elle m’apparait debout, dans l’obscurité, et je la devine dénudée. Mais je la désire plus que je ne la vois, cette nudité, cette promesse. Mes mains se tendent, elle s’échappe d’un pas léger, s’enfonce dans la pénombre, puis se cache derrière l’éclat du projecteur. Elle a disparu, mais je ne la poursuis pas. Je ne suis pas seul, le désir me tient compagnie. Je me fais mon cinéma, un film au scénario obscur, dont on ne saurait comprendre l’intrigue sans le voir mille fois.

Il faut s’astreindre à être. Il est si facile non pas d’être, mais d’habiter un état, une habitude. Le temps fait office de métronome, il scande les pas. Alors, on marche, parce qu’il faut bien marcher, mais cela se fait sans être au monde, sans même avoir conscience de notre propre démarche. Un pas, puis l’autre. Entre les deux, le déséquilibre, et la chute sans cesse ajournée, jusqu’à l’usure de nos jambes. Fauchée sans prévenir, ou usée jusqu’à la corde, un jour la marche s’arrête. On arrête de marcher, comme le font les machines, et il est alors trop tard pour être si l’on n’a pas été. Être ne se conjugue qu’au présent.

Être, c’est ce qu’elle fait de mieux. Ce que mon désir pour elle a d’obscur, elle le compense d’une égale mesure de lumière. C’est à peine si je peux soutenir son regard, tant il semble pouvoir décrypter en moi ce qui de moi m’est inconnu de moi-même. Elle est dépositaire de secrets qui me concernent, mais qui resteront à jamais cachés. Et son sourire parfois semble trahir ce qu’elle devine de mon désir.

J’ai compris ce que ce dernier a d’obscur, que si je ne lève pas le voile, c’est parce que c’est la désirer que je veux. Si nos lèvres un jour venaient à se toucher, ce désir serait rompu. Sur les ruines de ce qu’il a été, peut être qu’une nouvelle cité viendrait à se bâtir. Une ville nouvelle, une vie nouvelle j’allais dire. Mais je n’en avais aucune certitude, ni de sa construction ni de son architecture. Que resterait-il du désir, une fois le territoire cartographié et la ville en ordre.

Je ne veux rien de tout cela. Ni n’éteindre mon désir ni ne la perdre en tant qu’objet de ce dernier. Je ne veux pas de la lumière. C’est d’obscurité que mon cœur se nourrit. Ce désir, ce n’est pas de l’amour, c’est de la force, c’est une émotion dont l’origine dans l’histoire de l’humanité précède la construction même du langage. Il n’y a pas de noms pour cela, il n’y en a jamais eu. Et lorsque je parle du désir, je ne fais qu’agiter vaguement ma main en direction de l’obscurité, sans ni pouvoir y faire le jour ni désigner précisément ce dont je parle.

Cette chose m’arrime à elle, prisonnier de cette relation comme la terre l’est du soleil. Et le reste de la réalité orbite par contrainte autour de cet obscur objet. Peut-on se libérer de soi-même, si l’on ne peut être consciemment maitre de ses émotions ? Le débat sur le libre arbitre me semble être un enfantillage. Et si je résiste à ma pulsion, ce n’est que pour mieux perpétuer mon esclavage. Je ne désire rien de plus que la désirer, et je crois qu’elle en a parfaitement conscience.

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