Le truc, avec les amis, c’est qu’ils vous veulent du bien. En principe, c’est plutôt une bonne chose, mais en réalité, la définition du bien étant hautement subjective, j’en étais venu à éprouver plus de méfiance à l’égard de mes amis que de mes ennemis. Au moins, avec ces derniers, je savais à quoi m’attendre.

Prenons un exemple. Sébastien. Ou, comme je le surnomme souvent, Monsieur « Tout ce dont tu as besoin, c’est d’un petit coup de pouce ! »

On a tous un ami comme cela, du type « véritable », prêt à vous porter secours, quel qu’en soit le coût ou les conséquences. Et bien souvent à vos propres dépens. Oh, je ne lui en voulais pas bien sûr. Ça part toujours d’un bon sentiment. Mais le plus souvent, l’aide qu’il m’apportait, loin d’obtenir l’effet escompté, complexifiait au contraire le problème d’origine. Si bien qu’au lieu d’avoir un problème à résoudre, je me retrouvais à en avoir deux. Voir trois.

Ce qui caractérise le mieux Sebastien, en dehors de ces élans de charité, c’est sa plus parfaite ignorance des lois qui gouvernent l’enchainement des causes et de leurs conséquences. Cette incapacité, loin de l’handicaper, assurait au contraire son succès. Il avait un sens inné de l’entreprise et de l’engagement, tant son inconscience le protégeait de toute forme de retenue. Sébastien n’était pas un imbécile. Il était juste tombé dans une potion d’audace dont les effets semblaient voués à durer jusqu’à sa mort. Si bien qu’il avait à notre plus grande surprise épousé la plus jolie fille de la bande, alors qu’aucun d’entre nous n’avait osé ne serait-ce que tenté sa chance tant elle était belle.

Dans la bande, il n’était de toute façon pas le seul à avoir trouvé chaussure à son pied. Tout le monde avait fini par se caser, et si le mariage restait l’exception à la règle, je me suis un jour retrouvé être le dernier célibataire. C’est marrant, parce que moi, ça ne me dérange en rien, d’être célibataire. Au contraire. Mais, pour une raison inexplicable, une espèce de Kabale s’était organisé en douce dans mon dos, et s’était attribué pour mandat l’objectif de mettre un terme à mon célibat.

Inversons les termes de la situation. Soit une bande de potes, tous célibataires, sauf un qui vient de se marier. Imagine-t-on les autres comploter afin de faire échouer le mariage de leur ami ? L’inscrire en douce sur Gleeden, répandre sur ses vêtements un parfum féminin différent de celui de son épouse, organiser des nuits blanches impromptues ? Non, bien entendu, c’est inimaginable (sauf dans les mauvaises comédies françaises). Par contre l’inverse, les traquenards pour me présenter la copine d’une copine, les restaurants qui comme par hasard le soir de notre sortie organise un speed dating, ou le cadeau d’anniversaire séance de relooking, tout cela est socialement acceptable si l’objectif est de caser le dernier célibataire du groupe.

Sur le célibat, je crois que tout et son contraire a été dit. Il y aurait sans doute bien plus à dire de la société, et des injonctions qu’elle nous impose.

Sébastien donc, ce soir-là, se sentait probablement investi d’une mission. Son épouse était en déplacement professionnel, et comme j’étais le seul disponible par définition, nous nous étions rejoints pour diner dans un nouveau bar restaurant. Nous n’étions pas partis pour une soirée de débauche, mais un verre en entrainant un autre, nous avions rejoint une collègue qui pouvait nous faire rentrer à une soirée privée (le lancement officiel d’un nouveau produit de cosmétique) au Concorde Atlantique.

Au moment où nous abordions le pont supérieur, Sébastien se tourne vers moi et me dit « Tout ce dont tu as besoin, c’est d’un petit coup de pouce ! » Et m’entrainant à sa suite, il se dirigea vers l’open-bar, décidé à rentabiliser l’entrée gratuite que nous avions obtenue. Il ne fallut pas longtemps pour que son bagou aidant, nous nous retrouvions accompagné de deux nanas, une qui bossait à la boite qui organisait, et une copine à elle, resquilleuse comme nous.

C’est elle, la copine, qui dort, sur mon canapé, tandis que je chancelle à la recherche de mon pantalon. Les rideaux sont tirés, mais il doit faire grand soleil, tant la lumière intense qui filtre de part et d’autre me semble pure. Je ne me souviens plus très bien de ce qui s’est qui s’est passé. On a dansé je crois, on a bu surement. On a fait l’amour en tout cas, cela au moins me revient clairement. Mais on devait être sacrément ruiné pour qu’on s’endorme tous les deux sur mon canapé déplié.

J’ouvre la porte de ma chambre pour farfouiller dans ma commode. Un gémissement fatigué émis de mon lit m’accueille. « Sébastien, espèce de salaud, tu as dormi dans mon lit et tu m’as laissé le canapé mon cochon ! » Une voix féminine, encore ensommeillée me répond « Seb dort encore. Tu as de quoi faire du café ? »

Je suis resté interdit quelques instants, le temps de réaliser, puis j’ai balbutié quelque chose en ressortant. Je crois qu’on a merdé cette fois. Grave.

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