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Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Date: 3 March 2015

PQR

J’aurai aimé être un homme heureux. Je crois. Mais même ce regret, j’avoue que je ne suis en vérité pas tout à fait convaincu de sa sincérité. Peut-être est-ce à cause de mon manque d’assurance ? Je ne suis sûr de rien. Mais je crois que j’aurai aimé être un homme heureux.

Jusqu’à peu, j’achetais régulièrement la presse quotidienne le matin. D’autant plus que cet acte nourrissait l’un de ces petits mystères que la vie affectionne tant. Le buraliste du relai presse de ma gare changeait régulièrement, et je me surprenais parfois à me demander d’où pouvait provenir ce flux interrompu de nouveaux employés, et pourquoi ils ne semblaient jamais rester plus de quelques semaines. Bien entendu, je ne savais à qui poser cette question, ni ne l’aurait fait de toute façon, même si j’en avais eu l’opportunité ou l’audace. Je me contentais de prendre un journal – jamais le même – et de régler en petite monnaie la somme que l’inconnu me réclamait.

Dans ces journaux, il y avait régulièrement en une le nom de personnalités que je ne connaissais pas, qui s’exprimait sur des problèmes qui ne me concernaient pas, ou qui avaient réalisé (ou commis) telles ou telles actions en des lieux et des circonstances sans commune mesure avec ma condition. C’était comme de lire une œuvre de fiction tellement fantasque que l’on ne pouvait en comprendre l’intrigue tant les enjeux étaient abscons. J’essayais de suivre, de m’intéresser à ces vastes sujets, en vain. Mon regard finissait par se perdre dans le vague, et je refermais le journal convaincu qu’il était inutile d’en acheter un autre le lendemain. Ce qui ne m’empêchait pas le lendemain d’en acheter un autre.

Je ne suis pas fait pour ce monde. Il m’avait fallu du temps pour formuler cette intime conviction, non pas comme une forme de rébellion, mais bel et bien comme la conclusion d’un ensemble de faits et de phénomènes concordants. « Comme je vous comprends ! » me disait-on parfois, façon de me dire poliment que l’on ne me comprenait pas, voir, selon le niveau de condescendance dans le ton employé, que ce que l’on avait compris c’est que j’étais surtout un peu niais, « inadapté », comme ils disent.

C’est étrange. Pour moi, ils n’ont pour eux que la chance de parfaitement correspondre à la forme de l’air du temps. Pour la plupart, ils n’ont eu à faire aucun effort pour prendre place dans cette immense mécanique qu’est devenu le monde. Et lorsqu’ils la remettent en cause, cette machine, ce n’est que pour en déplorer la marge, ou la remplacer par une autre, dont ils pourraient tirer un plus grand profit. Mais moi, je ne suis pas fait de la même matière. Ils sont imperméables à ce qui me traverse, et aveugles à ce que je vois.

Ce n’est pas tout à fait cette cause qui creuse mon regret. Je me satisfais très bien d’être étranger à ce monde, comme pourrait l’être un être humain en visite sur une autre planète. Le préjudice subi n’en est un que selon leurs critères de valeurs. Être discriminé du marché du travail, cela m’allait très bien, tant le travail est une abomination. J’avais cette sensation d’avoir été laissé sur le banc de touche, et au lieu de la honte qui aurait dû m’affliger, j’en éprouvai un plaisir enfantin.

Non, cela me va très bien. Mais j’aurai aimé être un homme heureux, ce qui signifie que je ne le suis pas. C’est quelque chose de nouveau pour moi, ce manque, et le regret que j’en conçois. Que pouvait-il bien dire ce regret ? Et être heureux, n’est-ce pas ce que je fus toutes ces années ? Je n’étais pas malheureux, cela je le savais bien. Alors qu’avais-je été tout ce temps ?

J’ai arrêté d’acheter la presse quotidienne. Ce monde n’est pas pour moi. Et si ce qui le compose m’échappait pour l’essentiel, je sais qu’il n’y a rien dedans à même de m’aider à trouver la joie. C’est ailleurs que je dois chercher. Mais par où commencer ?

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L’homme abrégé

C’était une de ces journées maussades, au vent mauvais, et je n’avais aucune envie d’aller travailler. Une bruine mesquine détrempait les carreaux sales, par lesquelles passait tant bien que mal une lumière grise et humide. La pénombre n’avait aucun mal à conjurer le jour, comme si la nuit avait trouvé refuge dans chaque recoin, ainsi que sous les meubles lourds. Cette obscurité diffuse, dont on n’aurait pu définir les contours tant elle semblait animée d’une vie propre, avait sournoisement pris possession des lieux comme de mes états d’âme.

Je m’étais réveillé 20 bonnes minutes avant  l’alarme de mon téléphone portable, comme expulsé manu militari du sommeil. Je n’avais aucun souvenir des rêves que j’avais pu faire, mais j’éprouvais la sensation étrange d’avoir oublié quelque chose d’important. À tout moment, j’avais le sentiment que cette chose allait me revenir, qu’elle se tenait à portée de mon appréhension, mais qu’elle n’avait de cesse de se dérober au dernier moment. Et cette idée, qui n’avait pas de nom, et dont je ne pouvais évaluer l’importance, devenait primordiale par le simple fait d’en connaitre l’existence sans en connaitre la teneur.

Tout cela me semblait de mauvais augure. Et je pouvais sentir poindre la froide brûlure de l’agacement. Mais je n’eus d’autres choix que celui de partir, sans avoir au préalable trouvé de réponses à ce mystère.

Je faisais office ce jour-là de secrétaire à la commission d’attribution des bourses de recherche. Autour de moi siégeait tout ce que l’université compte de notable, au sens premier du terme, à commencer par le doyen. Ce dernier, pétri de grandes idées, et animé des meilleures intentions, avait pour vertu principale de perpétuer le mal sans jamais le moins du monde se sentir concerné. C’était un homme satisfait, satisfait de lui et de l’ordre du monde, et si la satisfaction avait été un parfum, on n’aurait pu se tenir à ses côtés sans manquer d’étouffer au bout de quelques secondes, écœuré par le relent fétide.

Comme mon avis sur ses dossiers n’était que consultatif, je me gardai bien de n’en rendre aucun. A force, on m’avait « promu » secrétaire, comme s’il avait fallu trouver un emploi à mon mutisme. Peut-être s’étaient-ils sentis coupables, mis en accusation par mon silence. Ou alors avaient-ils craint que je ne sois en mesure de juger les petits arrangements et autres favoritismes qu’ils s’accordaient mutuellement, et avaient par conséquent eux même jugés bons de me compromettre en m’accordant le titre de secrétaire.

C’est vrai que j’étais bon pour noter la tenue des débats et les conclusions retenues. Je pouvais procéder à cet exercice presque par automatisme, comme aurait pu le faire un robot sophistiqué, si l’on avait su comment fabriquer une telle machine. Je prenais alors une apparence de concentration et d’écoute si intense que l’on pouvait me penser parfaitement attentif, alors que mon esprit, libéré de sa charge, vagabondait à des kilomètres de là. Je n’étais dès lors plus qu’une façade, ce qui ne posait pas de problèmes puisque l’on ne me posait pas plus de questions que l’on en aurait posées à un mur.

Je ne parvenais pas à me défaire de mon malaise. Mon esprit, ou en tout cas ce qui en compose la partie émergée de la conscience, n’avait de cesse de revenir l’objet de mon oubli. J’essayai de suivre la trace, de remonter le cours de ma pensée comme l’on revient sur ses pas, mais je me heurtai systématiquement à la ligne imperméable qui marque la démarcation entre le monde du rêve et celui de l’éveil.

Quelque chose de moi s’était égaré en songe. Et je me sentais incomplet, inachevé, comme si l’œuvre du sommeil avait été interrompue abruptement avant son aboutissement.

Je me sentais diminué, et j’observai cette coupure en moi comme si j’avais de surcroît été expulsé de mon être, contraint de prendre un point de vue externe, étranger à ma propre angoisse, et soumis à l’inconfort de devoir assister impuissant au spectacle d’un naufrage affectif.

La réunion prit fin sans qu’il n’y eût de surprises. Les arrangements principaux avaient de toute façon été négociés longtemps à l’avance. Je pris congé de mes pairs, prétextant un quelconque rendez-vous urgent. Il me restait encore trois heures à combler, avant de la rejoindre au restaurant de son beau-père. Je décidai alors de passer à la bibliothèque universitaire, dans une vaine tentative de me distraire de ma sourde angoisse.

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