Lorsque l’on écrit sans autres prétentions qu’écrire, et que l’on publie sans rien demander en retour, on ne s’expose somme toute qu’à un risque très limité. A faible volume, les mesures d’audience n’ont strictement aucun sens. Aucun chiffre d’affaires ne vient sanctionner vos ouvrages, et personne ne perdra de temps à critiquer ce qui n’est somme toute qu’un acte gratuit. À bien des égards, écrire dans ce cadre est similaire au théâtre de rue, qui donne à voir au hasard le spectacle de merveilleux talents, et n’obtient en retour que de nombreux applaudissements et de rares pièces de monnaie.

L’avantage de ce mode de production en est également le principal défaut. Sans enjeux clairement définis, le faible engagement du lecteur répond au tout aussi faible engagement de l’auteur. Un texte en ligne en vaut bien un autre, puisque par définition économique il ne vaut rien, et à ce titre, la mesure de notre contribution n’est égale qu’à la goutte d’eau que l’on ajoute à l’océan.

Je ne vois aucun mal à n’être qu’une goutte d’eau dans l’océan. C’est une belle chose que l’océan, et c’est une ambition qui me semble honnête. Mais il faut bien reconnaitre que les ambitions honnêtes ne font pas de très bonnes histoires.

La lecture est toujours le lieu d’une rencontre. Au-delà du légitime divertissement et du plaisir commun qu’éprouvent l’auteur à écrire et le lecteur à déchiffrer, il se produit toujours un échange, une mesure. L’auteur d’une part livre de lui ce qu’il est sans non plus tout à fait se mettre à nu. Il dessine en ombre chinoise le point de vue qui lui est propre. Le lecteur pour sa part suspend le temps de la lecture son incrédulité, et de là, devient perméable à quelque chose qui ne vient pas de son for intérieur.

C’est au creux de cette intimité extrême, que n’offre aucune autre forme d’art, que se niche le seul et véritable enjeu de l’écriture.

Je lis assez régulièrement cette étrange idée que la gratuité détruit la valeur de ce que l’on offre. On déplore ici ou là l’essor du téléchargement, ou encore l’écoute de la musique en streaming. On dit que puisque tout le monde blogue, il n’y a plus de lecteurs. Et c’est vrai que c’est une avalanche, un déversoir qui double de débit presque quotidiennement dans un immense vacarme d’eaux en furies. Mais les mêmes qui s’en affligent sont aussi ceux qui prétendent que les Français n’aiment pas lire de toute façon, sans qu’à aucun moment ils ne s’inquiètent de l’étrange paradoxe d’un pays où tout le monde serait auteur sans que personne ne sache lire.

La vérité, c’est qu’il n’y a jamais eu autant de lecteurs, et un tel appétit pour la lecture. Ce n’est que la pratique de cette dernière qui a changé. Lorsque l’on demande à quelqu’un de mettre 10, 15 ou 20 euros dans un livre, il veut de la valeur sûre, un retour sur investissement. Mais lorsqu’on lui offre la même chose, lorsque le don est l’acte même qui définit l’échange, il se produit un phénomène intéressant. Le lecteur produit de l’engagement, en d’autres termes, il s’investit émotionnellement.

De la même manière que les musiciens aujourd’hui savent que se produire sur scène est la seule façon de vivre de la musique, les écrivains sont progressivement amenés à s’exposer. Conférences, rencontres, débats, lectures publiques, ateliers, peu importe à vrai dire la forme que ce travail peut prendre, tant qu’il rémunère l’acte d’écrire, puisqu’écrire ne rapporte plus rien.

C’est aussi sans doute aussi pour cela que je laisse dormir mes manuscrits. Vendre un ouvrage à une dizaine d’exemplaires ne justifie pas l’effort requis pour se faire publier, et encore moins le travail supplémentaire pour en vendre une dizaine de plus. Comme de nombreux écrivains, je préfère écrire, et puisqu’être lue ne requiert plus aujourd’hui qu’une bonne connexion internet, je me satisfais d’être une goutte d’eau dans l’océan.

La véritable mesure de l’écriture, ce n’est ni l’audience, ni le volume, ni même le style (si tant est que ce dernier ait une importance), mais la capacité à faire naitre et à nourrir cette rencontre entre celui qui vous lit et votre texte. Faire naitre, et soutenir cet enjeu. Prendre le risque de s’exposer, et celui de provoquer la métamorphose.

Quand je serai confiant dans ma capacité à faire ce que je viens de décrire, alors sera venu le temps pour moi de publier. Mais tant que je n’ai pas acquis cette compétence, cette intuition qui va au-delà du simple fait de savoir écrire clairement, j’entends poursuivre mes recherches. Et partager mes études, à l’œil, et sans engagement, avec vous. C’est plutôt un bon deal, n’est-ce pas ?

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