La première fois que je l’ai rencontré, il m’a dit que Dieu devait ne pas l’aimer beaucoup pour m’avoir mise sur son chemin. Et il a ajouté, « Sache-le, je vais tomber amoureux de toi. Et je vais probablement le regretter. » Moi, je sais bien que dieu ni ne nous aime ni ne nous déteste, pas plus du moins que nous ne portons d’attention aux fourmis qui peuplent les pelouses. Mais il m’avait fait rire, et il était plutôt bel homme. Alors, j’ai joué le jeu.

Il est assistant de direction dans la cellule locale d’une petite association caritative. En vérité, je crois qu’il y fait un peu de tout, de la comptabilité à la manutention. Il a un peu ce côté Robinson, doué de ses mains aussi bien que de la tête – et pas qu’au travail si tu vois ce que je veux dire. Parfois, je viens prêter main-forte, quand j’ai besoin de sortir, et de faire autre chose qu’écrire.

Je trouve charmante sa façon de vouloir aider les autres. Il ne sait pas encore que vouloir changer le monde, c’est aussi y prendre part, que cette obsession pour le changement est une industrie qui en vaut bien une autre, et que cette dernière n’a globalement pour résultat que la perpétuation des causes dont elle combat les effets. Je lui aurais bien dit tout cela, mais à quoi bon ? Je ne suis pas cynique au point de vouloir lui faire du mal, et puis dans le fond, son histoire lui appartient.

Je crois que je l’aime plus d’affection que d’amour. Ça me ressemble bien, ne penses-tu pas ? La belle odalisque expérimentée qui s’offre nue au jeune éphèbe. C’est une belle histoire. Et puis ça passe le temps, le temps d’attendre le jour où je ne serais plus assez belle pour attirer les hommes, fussent-ils vieux ou jeunes.

J’ai entendu dire que tu avais quitté ton mari. Ou qu’il était parti, peu importe, cela ne change rien. Dis-moi ma Lou, est-ce que tu vas bien ? Entre sœurs, les secrets n’ont aucun usage, mais tu es partie depuis si longtemps. Reconnaitrais-tu mon visage, que le temps érode sans éprouver la moindre pitié, si tu revenais demain ? J’ai envie, non, j’ai besoin de te voir. Mais à défaut, je prendrai bien de tes nouvelles.

Des nouvelles, je n’en ai que peu à t’offrir d’ailleurs. Écrire m’est devenue une peine. Je ne trouve plus les mots qu’avec difficultés. Je crois que je paye aujourd’hui l’épanchement de mon cœur, la source de l’encre à laquelle j’ai trempé ma plume est en train de se tarir. Je deviens… muette. Je sais, tu n’en crois rien. Mais c’est vrai. Comme si j’avais dit tout ce que j’avais à dire, et que le reliquat de ce processus n’avait pas plus de valeur que la cendre de la combustion.

Je vieillis ma sœur, et je n’aime pas ça.

J’aurai aimé t’écrire la sérénité d’être âgée et d’avoir trouvé le succès. Il n’en est rien tu sais, à croire que l’on ne trouve le repos nulle part, pas même dans la mort, tant ils ne trouvent au mieux que l’oubli, ou au pire asservi à des causes contraires à leurs natures, embrigadé au service d’hommes qu’ils auraient haïs vivants.

De nous deux, tu as toujours été la plus sage, mais à quoi bon la sagesse n’est-ce pas, si elle n’offre même pas pour consolation la satisfaction d’avoir été juste ? Mais je divague, n’est-ce pas ? Tu vois, je ne trouve plus mes mots.

Quoi qu’il en soit, fais-moi parvenir de tes nouvelles. Et ne t’inquiète pas pour moi. Je trouve pour l’heure dans les bras de mon jeune sauveur de quoi faire passer l’amertume de mon impuissance. Ne va pas t’imaginer que je soit devenue du jour au lendemain éploré. J’ai toujours pour les larmes la même aversion que celle que j’avais quand, enfant, je te sermonnais, et que tu retenais tes larmes de crainte que je redouble de remontrances.

Ah que ces souvenirs me semblent lointains, et pourtant invitent toujours le même sourire sur mon visage. Ma Lou, n’oublie pas que je t’aime. Les hommes vont et viennent – n’est-ce pas là ce que l’on attend d’eux d’ailleurs ? – mais leur amour n’est en rien comparable au lien qui nous unit à jamais. Et lorsqu’ils se seront lassés de nous, et nous d’eux, au moins aurons-nous vécu, et bien vécu. Prends soin de toi ma douce, qui d’autre que toi le ferait sinon ?

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