beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: March 2015 (page 1 of 2)

Cinq minutes à tuer – Venise

Cette semaine, plongez avec moi dans l’univers poétique de Sacha Kuz. Pour ce premier numéro de « Cinq minutes à tuer », Sacha nous entraine à Venise, son carnaval, et ses secrets. Un texte écrit à l’occasion d’un jeu proposé par la team écriture : http://teamecri20.tumblr.com/

Retrouvez ce texte de Sacha Kuz, ainsi que de nombreux autres sur son blog : http://ecritssurlalune.centerblog.net/79-venise

« Cinq minutes à tuer », c’est le podcast qui donne à entendre l’écriture numérique, et une autre façon de découvrir de nouveaux écrivains. Vous souhaitez y participer ? Proposer un texte, ou votre voix, contactez-moi : sohan.kalim.podcast AROBAS gmail.com

Crédits complets: http://www.sohankalim.fr

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La métamorphose

Tu sais, la pensée est un luxe que quasiment personne ne peut s’offrir. La pensée véritable je veux dire, pas celle qui forge des opinions sans fondement, ou qui travestie des émotions en raisonnement qui n’ont de logique que l’apparence. Non, je te parle de la véritable pensée, celle qui consiste à mettre en abime sa propre existence. C’est un luxe, car il en faut le langage, les outils, et le temps. De nos jours, prisonnier de notre condition, il est presque impossible de réunir ces éléments.

Je dis de nos jours, mais c’est faire un mauvais procès à notre époque. En vérité, de tout temps, vivre se passe parfaitement de penser. Il n’y a aucune corrélation entre les deux, la conscience lui est orthogonale, et la pensée exogène.

Non, merci, je ne fume plus depuis bientôt 10 ans. Mais ne te gêne pas pour moi. Tiens, prends ce verre, il fera un parfait cendrier. Je te tutoie, tu as remarqué ? Ça ne te gêne pas, j’espère, je n’ai jamais su faire autrement.

Alors, je disais quoi déjà ? Ah oui. Après tant d’années, je crois que j’ai compris ce que le monde a d’inéluctable. Certains évènements surviennent, sans nécessairement être conséquences de causes, ou fruits de l’action des hommes. Ce n’est pas non plus l’effet du hasard. Je pense qu’à un moment se crée la nécessité que surviennent quelque chose, un puits de potentiel, et voilà que se produit l’avènement de ce phénomène. Cela est vrai dans le domaine des idées, mais cela l’est aussi dans le royaume de la substance, dans la réalité brute, celle que l’on perçoit.

Note bien que cette loi n’a pour moi rien à voir avec une quelconque théologie. Je ne crois en rien à cette idée de personnages imaginaires, dotés de raisons et d’émotions, et dont le principal rôle serait d’influer en quoi que ce soit sur notre destin. Si tu t’approches suffisamment, tu verras que les dieux ne sont que notre reflet sur la surface dépolie de notre ignorance des faits qui gouvernent la réalité.

Par contre, je crois que la conscience, ce que l’on nomme conscience en tout cas, que cette chose-là, n’a rien de réel. Elle existe, mais sur un plan séparé de celui de l’univers. D’ailleurs, je soupçonne que c’est la conscience qui mette le temps en mouvement, sa cause principale. Je ne serai pas surpris d’apprendre un jour que le temps et la conscience ne sont qu’une seule et même chose.

Mais ce n’est pas ce qui t’intéresse, n’est-ce pas ? Ton canard, j’y ai jeté un œil. C’est plus porté sur les ragots que sur les considérations métaphysiques, je me trompe ?

J’ai de l’amour la plus haute estime. C’est sans doute pour cela que lorsque je tombe amoureux, je tombe de si haut. Et je tombe souvent. À vrai dire, tu pourrais probablement dire de moi que je vis en perpétuelle apesanteur. L’avantage, c’est qu’à tomber amoureux chaque jour, on ne connait pas la chute.

Note bien. Il ne se crée rien de valeur qui ne soit pas le fruit du jeu. Ce que les hommes font pour leurs subsistances, ce n’est pas vivre, c’est survivre. Mais la seule chose qui soit remarquable, et d’ailleurs la seule chose dont ils se souviennent vraiment, c’est ce qu’ils font par jeu. L’amour est un jeu, et je suis un grand joueur.

Alors oui, tout ce que tu as pu lire à mon sujet est vrai. Et encore, je pense que tu n’as eu que la version édulcorée. À 63 ans, les gens s’imaginent que l’on devient enfin sage, comme si être sage serait se défaire de sa sexualité. Imagine un peu. Pour eux, la libido n’est qu’une distraction, un épiphénomène de la nature animale en chacun de nous. Ils s’en défont sans regret, la jette au sol et la foule du pied, supposant par la même accéder à une forme d’humanité supérieure. Tu les vois grabataires et obsolescents, s’auto congratuler d’avoir abattu le loup en eux, alors que tout ce qu’ils ont accompli, c’est assassiner ce qui faisait d’eux des hommes.

Qu’ils aillent au diable, les pisse-froids, les bande-mous, les pense-petits.

Toi, tu as quoi, 22 ans à peine ? Tu finis ton école de journalisme, tu piges à gauche et à droite en attendant le plan ultime, celui qui te donnera ta carte de presse. Entre nous, quoi, 40 ans au bas mot, c’est ça ?

Et ben tu vois, je te regarde, et je tombe amoureux. J’ai envie de te demander de poser pour moi. Je veux voir ce corps nu que je devine, je veux le peindre, mille fois. Je veux te sentir sous l’emprise de mon regard, le regard du peindre, un regard qui voit. De nos jours, personne ne regarde personne d’autre que lui-même. Et entre deux séances, je veux te faire l’amour. Et tout cela, ce désir que l’on ne semble plus capable d’exprimer aujourd’hui, moi je le trouve normal, et sain. À quoi bon être jeune et jolie, si ce n’est pour faire cet effet sur les hommes ?

Tu refuseras bien sûr, et ça aussi, ce sera normal. Moi je trouverai ça logique, et cohérent. Rien de plus naturel. Mais au moins, les choses sont dites, pas vrai ? La parole, ça sert aussi à cela. Le langage, c’est l’outil avec lequel nous balisons les possibles, y compris pour marquer les territoires interdits.

Non non, tu peux garder ce passage dans ton interview. Tu rigoles ? Ça fera jaser ! À mon âge, j’en ai vu d’autres, et c’est pour ça que ton journal te paye. Tu me remercieras quand ils te rappelleront pour faire d’autres piges.

Cocteau disait que le drame de son époque, c’est que la bêtise se soit mise à penser. Autrefois, penser était un métier comme un autre, aujourd’hui, c’est une injonction. Il faut penser et être créatif. Même le technicien de surface, on lui demande de penser. Mais penser à quoi, alors qu’il déplace la poussière ?

Si la pensée est un luxe, penser de travers est une dépense. Une perte de temps. Un abime, dans lequel les hommes font naufrage. Il faut penser et ne rien faire, ou agir sans penser. Essayer de faire les deux simultanément, la voilà la recette qui corrompt les hommes et conduit au malheur.

Alors, entre deux lignes du reportage gonzo que tu vas écrire, essaye de glisser cela. Faire acte de subversion. Sinon, à quoi sert ton article s’il laisse le lecteur dans le même état après sa lecture qu’avant ? Et toi, à quoi tu sers dans ce cas ? Je ne peins que pour cela, la toile comme catalyseur de la métamorphose. L’homme qui rentre dans ma galerie n’est pas le même que celui qui en ressort. La toile désigne l’invariant, le point d’équilibre autour duquel se produit sa fonction principale, la transformation.

Être utile, que demandez de plus ? Et quand, dans quelques années l’idée aura fait son chemin, reviens me voir. Et alors je ferai le portrait de celle que tu es devenue.

Comment ? Pourquoi je suis convaincu que tu reviendras ? L’arrogance bien sûr ! Et puis, laisse donc aux hommes quelques secrets. Lorsque nous nous reverrons, je t’expliquerai.

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Perpétuité

Je n’ai jamais su comment vivre. Ma vie semble s’étirer en de longues périodes de brumes, ponctuées de bref instant de clarté intense, pendant lesquelles tout me semble simple et à portée de main. Mais ces instants de lumière sont si brefs. Avant même d’avoir pu faire mien le chemin qui se dessine, ma vue se brouille, mes idées se dispersent, mon raisonnement s’effondre. Le sens s’échappe de mes mains, et perdu au milieu des décombres, seule la frustration vient me tenir compagnie.

Je me sens alors maudit, abandonné des dieux. Et j’envie toutes ces personnes qui autour de moi semblent savoir ce qu’elles font. Ces hommes qui ont choisi la route sur laquelle ils s’avancent. Ils savent le lieu où elle mène. Moi, je n’ai ni destination ni sentier. Je n’ai nulle part où aller, faute de savoir lire en moi la cartographie de mes désirs. Je mène une vie sans propos, et sans destin. Et ce n’est pas vivre que de vivre comme une amibe, tant ma trajectoire est uniquement le fruit des forces externes qui s’exerce sur moi.

Je ne suis pas le fruit d’un arbre, nourri de sève et de soleil. Je suis le galet, poncé par les eaux, et que les vagues emportent au gré des marées.

C’est d’ailleurs à la faveur d’une marée basse que je suis arrivé dans cette ville. Notre navire avait réussi l’exploit de s’enliser, le capitaine n’ayant pas voulu rejoindre la haute mer à temps. Il allait falloir des heures pour dégager les milliers de tonnes, et bien plus encore pour les éventuelles réparations. Alors, avec une partie de l’équipage, nous avons rejoint le port le plus proche.

Qu’il y a-t-il de plus désœuvré que le marin loin de l’océan et sans travail ? La vie à bord d’un porte-conteneur est rude, mais elle a l’avantage d’être simple. Il y a de la maintenance à faire, et je la fais sans me poser de questions. Le navire avance, et moi avec, sans avoir à me soucier de la destination.

Et puis pour passer le temps, on trouve toujours de quoi boire.

A terre, la vie est différente. Ce n’est pas l’océan qui bouge, mais les hommes. Et ce sont les mouvements de la foule qui à moi me donne la nausée.

Dans le minable petit hôtel que nous nous étions dégotté travaillait une bonne de chambre. La première fois que je l’ai croisé dans le minuscule escalier, j’avais été frappé par sa présence. Ce n’est que plus tard que je compris que ce qui m’avait surpris, c’est sa jeunesse. Elle ne devait pas avoir 20 ans, un âge trop jeune me semblait-il pour avoir pour profession un métier dont le seul intérêt est de gagner assez pour faire vivre sa famille.

Elle était d’une taille moyenne, plutôt fine certes, mais son profil ne présentait aucune forme sensuelle à même d’accrocher le désir. Des cheveux courts, un visage plat, des yeux bruns, et une bouche si petite que l’on ne voyait à peine le dessin des lèvres. Rien en elle ne me semblait par ailleurs remarquable ; c’est donc de l’ensemble que j’étais tombé amoureux.

Tomber amoureux, quand on n’a rien d’autre à faire, cela me semble inéluctable. L’amour est au moins autant le fruit de l’ennui qu’il est celui de la passion.

Mais elle, elle n’en avait que faire de l’amour. Ce dont elle avait besoin, c’était de l’argent.

Pour qu’elle ne se fasse pas licencier, nous allions alors dans un hôtel encore plus petit et encore plus minable, loin de la ville, en bordure de la rocade autoroutière. J’arrivais le premier, et elle me rejoignait quelques minutes plus tard. Sans un mot de plus, je lui faisais alors l’amour, du mieux qu’il est possible dans cette sorte de circonstance, plus elle repartait après avoir empoché les billets que je prenais soin de laisser sur la commode pendant ma douche. Lorsque je revenais dans la chambre, elle était repartie, et c’était comme s’il ne s’était rien passé, comme si rien de ce qui venait de se produire n’était jamais survenu.

L’esseulement que j’aurai pu éprouver si j’étais tombé en plein milieu de l’océan sans que personne ne m’ait vu du navire n’était sans commune mesure avec celui que j’éprouvais alors, seul dans cette pièce.

Ce manège dura quelques semaines. Puis le porte-container fut prêt à repartir. La veille de mon départ, elle ne se présenta pas à son poste. Le propriétaire pestait contre les jeunes qui ne veulent jamais travailler. Le lendemain matin, alors que je réglai le restant dû pour la fin du séjour, il m’avoua qu’il s’était en fait produit un drame.

Le petit ami de la bonne avait été retrouvé, pendu par les pieds, éviscéré et vidé de son sang. Elle-même n’avait rien, mais on avait dû l’admettre à l’hôpital tant le choc de la nouvelle fut rude. « La pauvre petite… » ajouta-t-il, soudain épris de compassion.

Notre navire reprit la mer, et je n’y pensai plus, jusqu’à l’arrivée des garde-côtes à moins d’un mile des eaux internationales. J’ai dû rejoindre leur navire, et ils m’ont amené jusqu’à votre bureau. C’est que voyez-vous, monsieur le commissaire, la bonne, si elle avait besoin d’argent, c’était pour le jeune homme. Il me suffisait de regarder son corps, les bleus des coups qu’ils lui donnaient. On en voit d’autres, dans la marine marchande.

Elle le pleurera, c’est sûr. Et vous me ferez mettre en prison. Mais un jour, elle vivra mieux. Quant à moi, une prison ou un navire, n’est-ce pas la même chose ? C’est que je n’ai jamais su vivre, alors coincé sur un bateau, ou enfermé dans une cellule, quelle est la différence, monsieur le commissaire ?

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Le parfum du thé à la menthe

J’avais allumé la télévision par automatisme, mais je ne l’écoutais pas. Je n’avais même pas pris la peine de changer de chaine, et elle diffusait désormais une chronique dans laquelle un panel d’invités plus ou moins prestigieux venait faire la promotion d’un film, d’un CD, ou d’un roman. Seule l’interruption particulièrement bruyante des spots publicitaires rappelait à ma conscience qu’elle était allumée, cette télévision. C’en était à se demander si ce n’était pas fait exprès, une espèce de signal régulier pour éveiller l’attention du spectateur le temps de lui faire consommer tel ou tel réclame.

Je dois admettre que le bruit de fond me rassure lorsque je suis seule chez moi. Même si l’idée d’avoir besoin d’être rassurée parce que je suis seule n’a en soi rien de rassurant.

Je m’étais fait un véritable thé à la menthe, sirupeux et brulant, et le fort parfum de sucre et de fraicheur mêlé qui émanait de ma théière me rassurait également. C’était la mère d’une copine maghrébine du lycée qui m’avait montré comment faire. D’abord le thé, que l’on délaye un peu avec de l’eau chaude. Puis la menthe, beaucoup. Et enfin les morceaux de sucres, autant que possible. Elle utilisait d’énormes blocs de sucres, mais je ne savais où les acheter, alors je me contentais de remplir la théière avec du sucre blanc pour le café.

Je l’avais perdue de vue après le bahut, cette nana. Parfois, je me demande ce qu’elle a pu devenir, elle et sa mère.

J’avais ouvert mon Mac, et je faisais défiler les nouvelles le long du mur de mon Facebook. Il y avait un peu de tout, des photos de voyage, les soirées que les copines avaient faites avec des meufs que je ne connaissais pas, des statuts un peu déprimés, des liens vers des blogs beautés, ou encore des vidéos marrantes. Je voulus sauvegarder une belle photo quand le système m’informa que je n’avais presque plus de mémoire. Il allait falloir que je fasse du tri.

C’est fou comme on accumule les choses, ces fragments de notre existence. Dans le répertoire, il y avait des centaines de photos, elles-mêmes rassemblées dans des dizaines de sous-répertoires. Celles que j’avais prises avec mon vieux bridge et mon nouveau Canon 5D, celles que d’autres personnes avaient prises de moi, celles de mes smartphones successifs. Elles étaient toute là, en vrac, vaguement trié par ordre chronologique. Et l’ensemble constituait comme une autobiographie visuelle de ma vie, la mise en scène de ce que j’avais été.

Et puis, il y avait les photos avec lui.

En les ouvrants, je réalisai que je ne les avais pas regardées depuis notre séparation, sept ans plus tôt. Nous étions encore là, tous les deux, figés pour l’éternité, l’un contre l’autre. En voyage, entre amis, ensemble. Je regardai cette femme, que j’avais été, bel et bien moi, et pourtant, c’était comme si je ne la reconnaissais pas. Sur ces photos, on pouvait la deviner amoureuse, à son regard, à son vaste sourire, aux mains qui se perdent sur son corps à lui. L’avais-je aimé ? Oui, je m’en souviens, mais je m’en souviens comme on se remémore un fait historique, et je restais étrangère à cette émotion, à cet amour qui n’est plus, et à la nostalgie que j’aurai du éprouver.

Ça faisait si longtemps, et c’était comme si cette vie, documentée par cette succession d’images, avait été une vie rêvée, un fantasme, une représentation imaginée. J’observais cette narration comme on regarde un paysage qui nous est inconnu. Ou comme un archéologue de l’identité se penche sur une histoire fascinante, mais complètement distincte de la sienne.

Parmi nos photos, il y avait quelques-unes vachement osées, qu’il avait faites de moi pendant que nous faisions l’amour. Nos corps nus se mêlaient l’un à l’autre, et je le voyais entrer en moi d’un point de vue qui m’était étranger. Il n’y avait rien de pornographique ou d’obscène dans ces images maladroites, mal cadrées et souvent surexposées. L’existence de ces photos, j’avais tout simplement oubliés, et une pointe d’angoisse remonta le long de ma colonne vertébrale. Qu’avait-il fait de sa copie ? Les regarde-t-il encore ?

Je n’avais gardé aucun souvenir de ses séances intimes, et pourtant je me voyais poser pour lui, dans des poses plus ou moins lascives. J’en étais presque choquée, moi qui aujourd’hui refuse catégoriquement à mes amants de prendre des photos de moi pendant que nous faisons l’amour. Je ne suis pas folle non plus. Mais tout cela avait été enfoui, alors qu’à l’inverse, je me souvenais parfaitement de la première fois que nous avions fait l’amour sans préservatifs. Je ne lui avais pas dit que c’était ma « vraie » première fois. Et l’avoir senti venir en moi reste un souvenir inégalé.

A la fac j’avais lu que la photographie était un « art moyen ». Barthes ou Bourdieu, enfin un de ceux-là. En passant d’une photo à l’autre, je réalisai alors à quel point nous ne sommes pas nos souvenirs, et que la photographie est le moyen non pas de documenter notre histoire, mais nos transformations. Je n’avais plus rien à voir avec cette femme sur ces photos, sinon le fait d’avoir été elle un jour.

Le chat bondit sur la table basse, et renversa le fond refroidi de ma tasse. Au même moment, un clip publicitaire bruyant m’agressa les oreilles. Je posai l’ordinateur à côté de moi, chassai le chat, et saisi la télécommande pour éteindre la télévision. Et tandis que j’épongeai la trace de thé collant avec quelques mouchoirs blancs, je me disais que sur ce que l’on est, notre identité, on ne fait que se raconter des histoires, des mensonges, des mythes en papier.

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La brèche

Qui est ce Mr Blackwood, que Rilke mentionne dans une lettre au jeune Balthus ?
Et quel est donc le secret de cette brèche ?

Cette semaine, prenez vos aises, car nous allons voyager!

Commentaires, critiques, suggestions, questions et collaborations, faite moi signe: sohan.kalim.podcast AROBAS gmail.com

Crédits:

Music In Cloud – http://www.musicincloud.com :
Licence acquise pour le morceau suivant: Erik Satie – Gnossienne 1

Pond 5 – http://www.pond5.com
Licence acquise: http://www.pond5.com/stock-music/12812125/egyptian-oud-background.html

YouTube Audio Library – Free Music and Sound Effect – https://www.youtube.com/audiolibrary/soundeffects :
Allemande – Interprété par Wahneta Meixsell
Milicent – Max Surla
Day Of Recon – Max Surla
From Russia With Love – Huma Huma
Solo Cello Passion – Doug Maxwell

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Rituels

« En as-tu jamais aimé une seule ? » Il y a des questions pour lesquelles le silence est plus éloquent que les mots…

« Et moi, m’as-tu aimé un jour ? » Il y a des questions qui vous prennent à la gorge comme les crocs d’un chien enragé.

Mais à vrai dire, ces questions, elle les avait posées sans aucune animosité perceptible, tout au plus une légère pointe de mélancolie. Ces questions-là étaient de toute façon purement rhétoriques.

Je ne suis pas doué pour les séparations. L’est-on jamais ? Je suppose que certaines personnes sont dotées de prédispositions. Ou alors qu’avec le temps, on s’habitue, comme on se fait à l’absence et à la douleur. Mais en ce qui me concerne, j’en suis venu à me dire que je devais être hermétique à toute forme d’apprentissage par l’expérience.

À chaque fois, je me disais « plus jamais ». Et à chaque fois, je prenais cher.

Elle croisa les bras, et détourna le regard. « Tu sais, je n’attends pas de toi que tu me livres de longues explications. Je ne suis pas stupide. J’ai toujours su que ce moment viendrait… » Elle se tut un instant, avant de camper à nouveau son regard dans le mien « Mais tu pourrais au moins essayer de mentir, prétendre tenir à moi un minimum, même si je ne t’aurai pas cru, et que ça n’aurait rien changé. Je ne vaux même pas un petit mensonge de confort, et je ne sais pas ce qui me fait le plus de mal, ça ou notre séparation ! »

Pour chacune des interactions sociales possibles entre les êtres humains, il existe un certain nombre de règles qui en gouvernent les rituels. Cela au moins, je l’avais compris au fil du temps. Il y avait des étapes, dont certaines étaient obligatoires, et d’autres facultatives. Obligatoire était le ressentiment, combien même aurait-elle été la première à admettre qu’elle non plus ne m’avait pas aimé au sens fort. Facultatif étaient les remontrances, et variable le temps passé à discuter après la réalisation concrète de ce qui était en train de se produire.

Facultatif aussi le fait de recoucher ensemble. Pour certaines, c’est une façon de marquer un jalon, de signifier la fin d’une ère et le passage dans la suivante. Pour d’autres, c’était une transgression, une façon d’affirmer que malgré tout elles avaient leurs vies sous contrôle. Certaines coupaient les ponts immédiatement, et j’éprouvais pour elles une franche admiration. Mais aucune jamais n’avait essayé de me retenir, ou de me faire changer d’avis. Et je n’avais aucune idée de ma réaction, si j’avais été confronté à une telle situation.

Nous allions refaire l’amour, le soir même. Cela me semblait évident. Elle le ferait beaucoup par défi bien sûr, et aussi un peu pour se rassurer, pour se convaincre que ce n’était pas elle qui avait un problème, mais bien moi. Ce serait bien, que cela se passe comme cela, que j’emporte avec moi ce que l’amour peut faire naitre de colère et d’amertume.

Le silence s’était désormais installé profondément. J’attrapai le paquet de cigarettes sur la table basse, en alluma une, et la lui tendit. Elle saisit le cylindre de papier en prenant soin de ne pas toucher ma main, la porta à ses lèvres, puis en tira une longue bouffée. « Et maintenant ? » demanda-t-elle d’une voix un peu apaisée.

Et maintenant ? J’avais envie de dire, je n’en sais rien. J’aurai pu dire tu vas me manquer, et c’est vrai qu’elle allait me manquer. Maintenant, nous allons nous séparer. Dans quelques mois, tu trouveras quelqu’un que tu aimeras comme il t’aimera, pendant que je me jetterai corps et âme dans le travail. Deux ans plus tard, tu seras mariée, et moi je serai en plein désarroi.

Et quand tu m’auras oublié, quand rien de ceci ne semblera plus avoir d’importance, moi je recommencerai. Avec une autre, qui ne sera ni plus belle, ni plus douce, ni plus intelligente, mais différente.

Et au final, quand tu auras accouché de ton second enfant, moi je serai en train de quitter celle qui t’aura remplacé.

Mais au lieu de cette longue tirade dramatique, je répondis « Et maintenant ?… Tu veux manger ? J’ai faim, et je pense que cela nous fera du bien. » Elle me regarda un moment comme si elle n’avait pas compris ma réponse, puis affecta de sourire doucement. « Ok, va pour un diner. »

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Le sourire

– « Je ne suis pas comme les autres moi, tu vois ? »
– « Oui, je vois, très bien même. Tu es différent… Comme les autres quoi. »
– « Ne te moque pas de moi ! C’est vrai ce que je dis ! »

Un bus vient à passer, son moteur couvre la réponse qu’elle lui fait. Le couple a poursuivi son chemin, si bien que je ne saurai jamais ce qu’elle a pu lui objecter. La bribe de conversation subsiste un moment entre mes oreilles. Je me dis qu’elle a raison, qu’il n’y a rien de plus commun que de ne pas vouloir l’être. Je me dis aussi, qu’est-ce qu’on a l’air con, quand on n’entend de vous qu’une seule bribe de votre conversation. C’est injuste. Peut-être que ce mec est plus profond qu’il n’en a l’air.

Je note pour moi l’idée de vendre des t-shirts floqués du message: « Je ne suis pas représentatif de ce que je dis. » Mon idiotie me fait sourire, et je réalise que je dois avoir l’air bien bête, à rigoler tout seul à un coin de rue. Je me reprends, et affiche l’expression la plus neutre possible, en d’autres termes celle qui signifie « Non, je ne vous aime pas. Non, je ne veux pas vous parler. Non, je ne suis pas votre prochain, votre cousin, votre compatriote. Et non, je ne suis ni serviable, ni amical, ni gentil. Et pour tout dire, je suis probablement une crevure. » Une tête normale quoi.

À la limite, l’attendre ne me gêne pas. J’aurai pu squatter le bar en face, mais il m’y aurait rejoint, but deux galopins, et l’addition aurait été pour ma pomme. Hors de question. Ici au moins, on aura vite réglé notre affaire. Il n’aime pas les espaces ouverts. La lumière du jour a sur lui le même effet que la douche froide. Ça lui fera les pieds.

Il n’y a rien de plus suspect qu’un homme immobile. Deux vieilles passent devant moi, et je peux lire sur leurs visages non pas de l’appréhension, cette peur profonde qu’on nous vend à la télévision, mais une véritable hargne. Limite, elles me colleraient bien un coup ou deux de gaz lacrymogène, pour la forme. C’est ce que Paris fait de vous après tant d’années. Un mètre quarante-cinq d’aigreur marinée, et la conviction profonde que la ville vous appartient. Ce n’est pas joli joli.

L’une lâche à l’autre, après s’être assurée que j’étais bien à portée d’écoute « C’est plus possible de voir ça, ces hommes qui viennent d’on ne sait où, et qui n’ont rien d’autre à faire que de glander avec nos impôts. » La seconde surenchérit, et je sens bien qu’elles sont déçues par mon impassibilité. Je ne leur ferai pas la grâce d’un esclandre. Et puis, avec les vieilles à Paris, il faut se méfier. J’ai lu Pennac, moi.

Je finis par prendre appui contre l’un des réverbères. En dehors des deux mamies, qui sont depuis allées voir ailleurs si elles ne pouvaient y trouver de quoi combler ce qu’il leur reste à vivre, personne ne me prête attention. Je regarde passer les jolies filles, ça passe le temps. C’est vrai qu’au fond, elles n’ont pas tout à fait tort les parques, j’aime bien glander.

Une femme remonte la rue, portant à bout de bras, deux gros cabas en plastique bariolés. Elle progresse lentement, en s’arrêtant à chaque poubelle verte. Et c’est à chaque fois la même procédure. Ouvrir la poubelle, en inspecter le contenu, sortir les sacs verts ou noirs, au besoin les ouvrir, y récupérer Dieu sait quoi, remettre ces sacs dans la poubelle, la refermer, et passer à la suivante. Elle faisait tout cela avec un naturel surprenant, comme si c’était parfaitement normal pour une femme de fouiller les poubelles, et que tout cela n’avait rien de choquant.

Je l’observe faire, et je me dis qu’elle doit être Rom, et que me dire cela, c’est être raciste, mais que comme je suis noir, je ne peux pas être raciste, enfin, je crois. Elle est rom de toute façon, c’est un fait, je le vois bien à sa longue robe comme on en fait plus depuis quelques décades. Et puis ça ne change rien. Fouiller les poubelles, que l’on soit blanc ou noir, c’est indigne.

C’est sans doute l’opinion de la femme qui se dirige vers elle à grands pas. Une grande femme brune, lunette de soleil, sac Gucci et grandes bottines. Elle se presse, je me dis qu’elle doit vouloir mettre fin à cette scène. Elle va lui donner quelque chose, un billet ou un ticket resto peut être. Lui dire qu’elle n’a pas besoin de faire ça. L’aider à porter son gros sac, la raccompagner chez elle, là-bas, dans son camp à côté du périph.

Ah bas non. En fait, elle commence à l’engueuler. Elle referme la poubelle vivement, limite elle aurait pu coincer le bras de la Rom dedans ! Elle lui dit « Dégage, on a marre que vous veniez faire nos poubelles. À chaque fois vous foutez le bordel ! C’est dégueulasse ! Après, les éboueurs ne les prennent plus parce que vous avez éventré les sacs ! Retourne d’où tu viens, espèce de sale conne ! »

La violence des mots qu’elle utilise me laisse abasourdi ! L’avocate – oui, je l’ai baptisé ainsi – pousse la Rom, qui a son tour l’injurie copieusement en roumain. Mais bon, elle ramasse ses affaires, et reprend son chemin, tandis que l’avocate rentre la poubelle dans la cour de son immeuble, pour être sûre que la Rom ne viendra pas y prendre ce que je ne peux supposer qu’être le lingot d’or qu’elle destine aux éboueurs.

La Rom passe à côté de moi, sans me calculer. Un peu plus loin, elle reprend son travail, comme si rien ne s’était passé.

« Qu’est-ce que t’as à la mater ? T’es malade ou quoi » Je l’ai même pas entendu arrivé lui. « Ta gueule gros, c’est pas tes oignons. » répondis-je en claquant sa pogne. « Bon, t’as ce que je t’ai demandé ? »

L’avocate ressort, et passe à côté de nous. Je la gratifie de mon plus beau sourire, celui qui veut dire « Tu sais que nous les blacks on en a une comme ça ? Et qu’on a aucune, mais alors aucune éducation… » Son visage se décompose, elle accélère le pas. Je l’imagine le cœur plein d’effroi à l’idée de se faire agresser par deux lascars. « T’es con, tu lui as fait peur ! » me dit mon acolyte. « Je sais, l’ami. C’est un cadeau, tu ne peux pas comprendre. »

Finalement, j’ai bien fait de l’attendre, ce con.

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Du souffle à la voix: Le cinéma

Du souffle à la voix, épisode un, première saison.

Donner de sa voix, en compagnie de Marguerite Duras. Écouter lire, lire dans le noir, ce qui se cache entre les lignes.

Du souffle à la voix fait entendre sa petite musique. Commentaires, critiques, suggestions, questions et collaborations, faite moi signe: sohan.kalim.podcast AROBAS gmail.com

Crédits sonores:

Music In Cloud – http://www.musicincloud.com :
Licence acquise pour le morceau suivant: Erik Satie – Gnossienne 1

YouTube Audio Library – Free Music and Sound Effect – https://www.youtube.com/audiolibrary/soundeffects :
Waves crashing on rock beach
Light Rain
Erik Satie – Gymnopédie No 3 – Interprété par Wahneta Meixsell

La sonothèque – http://lasonotheque.org :
Ambiance de bar par David Greck: http://lasonotheque.org/detail-0480-ambiance-de-bar-1.html
Projecteur cinema par Joseph Sardin : http://lasonotheque.org/detail-0071-projecteur-cinema-35mm.html

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Le silence mutilé

Un ami m’a dit un jour que le silence fut inventé un vendredi, et qu’avant il n’y avait que vacarmes et tumultes. Il disait qu’il tenait cette histoire de sa mère, qui elle-même la tenait de la sienne, et que cette histoire s’était ainsi transmise, exclusivement par la lignée maternelle. Lui-même n’en connaissait que l’incipit, et comme il n’avait pas de sœurs, l’histoire s’était perdue au décès de sa mère dans un accident. Il était alors trop jeune pour avoir pu retenir le conte, et il en avait conçu de cette amertume que l’on n’éprouve qu’envers soi-même et le destin.

« Quel est l’enjeu de ce monde », me disait-il, « si les choses les plus importantes sont aussi les plus fragiles ? » Il tenait la lucidité pour la conséquence première de la perte, et en avait élaboré l’essentiel de sa vision du monde.

« Imagine un peu. Toute une catégorie d’hommes et de femmes, tous parfaitement instruits, dotés d’une intelligence normale, et d’une résilience supérieure à la moyenne du fait de leurs pauvres conditions initiales. Maintenant, prive-les du droit de faire usage de leurs talents, de mettre en pratique ce qu’ils savent et ce qu’ils savent faire, en somme, de se réaliser. Et, comme si ce n’était pas assez de peine, retire-leur tout espoir de pouvoir échapper à cette condition mutilée, ni pour eux ni pour leurs descendances.

Quels fruits pense-t-on faire pousser sur cette terre brulée ? Qui va-t-on nourrir de ces maigres récoltes ?

Oublie ce que tu penses savoir. Ce que je viens de décrire est universel, comme l’est l’amour ou l’espoir. Cet espoir qui par ailleurs est la première nourriture des hommes. Prive-les de pains, ils conserveront l’espoir un jour d’en faire par leurs propres moyens. Mais prive-les de l’espoir en échange du pain que tu offres, et ce ne sont déjà plus des bouches d’hommes qui s’avancent, mais des crocs et des lames. C’est la haine que tu nourris, si ton aide ne fait que perpétuer le désespoir.

Imagine un peu. Toute une catégorie d’hommes et de femmes, tous parfaitement instruits, dotés d’une intelligence normale, et en pleine possession de leurs moyens du fait des conditions d’attribution du capital. Écoute-les gémir. Ils disent « Nous leurs donnons du pain, et voilà qu’encore ils se plaignent ! » Ils disent « Ce n’est pas la gratitude qui les étouffent ! » Ils disent « Quel manque d’éducation ! Ce doit être dans leur nature ! »

Qu’imagine-t-il transmettre, celui qui n’éprouve que du dédain ? Celui qui se réalise ne peut-il le faire qu’aux dépens de son prochain ?

En vérité, je sais bien que ce portrait est trop simple. Par définition, une généralité est un mensonge. Et un mensonge peut-il nous enseigner quoi que ce soit sur la vérité ?

Il faut aller plus loin, il fait imaginer qu’en chacun de nous vivent ces deux catégories de personnes. Deux individus, deux personnalités, celle qui survit sans vivre, et celle qui ne sait pas ce que vivre signifie. Voilà, déjà un portrait de nous plus juste, plus honnête. »

Il s’arrêtait au bout d’un moment, comme pour donner à ses mots le poids qu’il aurait aimé qu’ils aient. Peut-être que si les mots avaient été plus lourds, nous prendrions plus de soin à les conserver. C’est peut-être pour cela qu’il aimait tant le silence. Faire l’économie des mots.

Alors, je gardais le silence à ses côtés, comme on veille sur un troupeau paisible. Et ce silence, parfois, j’aurai pu jurer l’entendre murmurer le conte de ses origines d’une voix de femme Kabyle.

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La gravité.

Ce qu’elle est pour moi, une seule phrase me suffit pour le décrire. Elle est cet obscur objet du désir, et ayant dit cela, j’ai dit tout ce qu’il y avait à en dire. Tout est là, dans ces quelques mots, cet obscur objet du désir.

Je ne l’ai pas vu, le film de Buñuel. J’ai bien trop peur d’être déçu, d’y découvrir une œuvre inférieure au titre, d’y voir un film que ne me parle pas d’elle, mais d’une autre. J’imagine la salle obscure et le fauteuil confortable, tapissé de rouge. L’écran s’illumine, le film débute. Mais je ne veux pas voir. L’étalage de l’obscur désir des autres pour des objets étranges m’apparait obscène. Le film ne me parle que s’il parle de moi. Moi, et le désir, c’est-à-dire l’effet du réel sur ma volonté.

Ce désir prend forme. Elle m’apparait debout, dans l’obscurité, et je la devine dénudée. Mais je la désire plus que je ne la vois, cette nudité, cette promesse. Mes mains se tendent, elle s’échappe d’un pas léger, s’enfonce dans la pénombre, puis se cache derrière l’éclat du projecteur. Elle a disparu, mais je ne la poursuis pas. Je ne suis pas seul, le désir me tient compagnie. Je me fais mon cinéma, un film au scénario obscur, dont on ne saurait comprendre l’intrigue sans le voir mille fois.

Il faut s’astreindre à être. Il est si facile non pas d’être, mais d’habiter un état, une habitude. Le temps fait office de métronome, il scande les pas. Alors, on marche, parce qu’il faut bien marcher, mais cela se fait sans être au monde, sans même avoir conscience de notre propre démarche. Un pas, puis l’autre. Entre les deux, le déséquilibre, et la chute sans cesse ajournée, jusqu’à l’usure de nos jambes. Fauchée sans prévenir, ou usée jusqu’à la corde, un jour la marche s’arrête. On arrête de marcher, comme le font les machines, et il est alors trop tard pour être si l’on n’a pas été. Être ne se conjugue qu’au présent.

Être, c’est ce qu’elle fait de mieux. Ce que mon désir pour elle a d’obscur, elle le compense d’une égale mesure de lumière. C’est à peine si je peux soutenir son regard, tant il semble pouvoir décrypter en moi ce qui de moi m’est inconnu de moi-même. Elle est dépositaire de secrets qui me concernent, mais qui resteront à jamais cachés. Et son sourire parfois semble trahir ce qu’elle devine de mon désir.

J’ai compris ce que ce dernier a d’obscur, que si je ne lève pas le voile, c’est parce que c’est la désirer que je veux. Si nos lèvres un jour venaient à se toucher, ce désir serait rompu. Sur les ruines de ce qu’il a été, peut être qu’une nouvelle cité viendrait à se bâtir. Une ville nouvelle, une vie nouvelle j’allais dire. Mais je n’en avais aucune certitude, ni de sa construction ni de son architecture. Que resterait-il du désir, une fois le territoire cartographié et la ville en ordre.

Je ne veux rien de tout cela. Ni n’éteindre mon désir ni ne la perdre en tant qu’objet de ce dernier. Je ne veux pas de la lumière. C’est d’obscurité que mon cœur se nourrit. Ce désir, ce n’est pas de l’amour, c’est de la force, c’est une émotion dont l’origine dans l’histoire de l’humanité précède la construction même du langage. Il n’y a pas de noms pour cela, il n’y en a jamais eu. Et lorsque je parle du désir, je ne fais qu’agiter vaguement ma main en direction de l’obscurité, sans ni pouvoir y faire le jour ni désigner précisément ce dont je parle.

Cette chose m’arrime à elle, prisonnier de cette relation comme la terre l’est du soleil. Et le reste de la réalité orbite par contrainte autour de cet obscur objet. Peut-on se libérer de soi-même, si l’on ne peut être consciemment maitre de ses émotions ? Le débat sur le libre arbitre me semble être un enfantillage. Et si je résiste à ma pulsion, ce n’est que pour mieux perpétuer mon esclavage. Je ne désire rien de plus que la désirer, et je crois qu’elle en a parfaitement conscience.

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