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Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

L’attente

Je n’ai jamais réussi à me défaire de cette habitude d’arriver en avance. Une habitude d’homme pauvre, un reliquat servile. Il sied aux hommes riches d’avoir le temps, et de là d’être perpétuellement juste ce qu’il faut en retard, quelques minutes, signe de hauteur et de détachement par rapport au cours des choses. C’est tout un art, car il ne faut pas non plus passer pour imprévoyant ou imbécile, ou pire, afficher l’arrogance d’un parvenu.

J’étais donc en avance, et par voie de conséquence, condamné à une attente désœuvrée. Je n’avais pas pensé à prendre un des innombrables livres de poche que je n’avais jamais lus, et qui encombraient ma bibliothèque. Le réseau téléphonique affichait un signal 3G anémique, et le bar ne proposait pas de service wifi. Une pointe d’agacement s’afficha peut être sur mon visage, mais je ne pouvais le voir car je tournais le dos aux grands miroirs de la brasserie pour faire face à l’entrée principale.

Alors, pour échapper au huis clos avec moi-même, mon regard sur reporta sur les autres clients, ainsi que sur les passants dans la rue. « L’homme commun, si dure que soit pour lui l’existence, connaît au moins le bonheur de ne pas y penser » écrivit Pessoa. Et il ajouta « Vivre la vie extérieurement […] c’est ainsi qu’il faut vivre la vie pour pouvoir compter au moins sur la satisfaction des chats et des chiens. »

Et de fait, lorsque je prenais le temps d’observer les gens – je n’aime pas ce mot, il n’existe rien de tel que « les gens » – je ne pouvais distinguer d’eux que le caractère mécanique de la vie, ce qui affleure à la surface de la conscience, mais n’est somme toute que le sommet émergé d’un iceberg profond. Je savais Pessoa espiègle, ou alors victime de son égo. Si les chats et les chiens nous apparaissent dotés d’une capacité à vivre satisfait, ce n’est pas qu’ils soient simples, mais plutôt qu’ils nous assènent notre propre image pétrie de complexités étranges et paradoxales.

Par un effet de renversement, j’en étais venu à me demander quelle image je renvoyais de moi-même. Probablement pas celle d’un homme en train de penser à Pessoa. Un homme quinqua, attablé seul à une table isolée, visiblement vêtu de linge frais et repassé alors que nous étions en début de soirée, une simple rose négligemment posé à mes côtés, je suppose que les passants m’imaginaient attendre une inconnue, peut être une femme rencontrée via un service de rencontre. Et c’était effectivement le cas. Finalement, cette idée qu’en dépit de mon orgueil l’essentiel était affiché en plein jour m’amusait beaucoup. Je n’offrais aucun mystère au regard. Et cela me semblait être la définition même de l’homme commun.

Ce plaisir céda toutefois vite la place au doute. Après tout, en dehors des photos que nous nous étions échangées, nous ne nous étions jamais vus. Passer de l’image à l’incarnation, ce n’est pas rien. Et si je n’offre à voir aucun mystère, peut être fera-t-elle demi-tour avant même de m’avoir adressé la parole ? Peut-être même m’observait-elle depuis un bon moment, cachée dans une des alcôves invisibles à ma vue, soupesant le pour et le contre ?

Je l’imaginais alors saisir son téléphone, et m’envoyer un message, quelques mots d’excuse prétendant avoir été retenus par une urgence quelconque. Et à la fin, la promesse de se voir bientôt, promesse qui ne serait bien entendu jamais tenue. C’était une idée ridicule tant elle était romantique, mais les idées sont tenaces. On ne les balaie pas d’un simple revers de la main.

En vérité, je n’y croyais guère à cette possibilité. Elle arriverait en retard, juste ce qu’il faut, je le savais. Mais il fallait bien faire usage du temps d’attente qui m’était offert, et un peu de complaisance pour mon propre sort n’allait pas me tuer.

Et je préférai ne pas penser à elle. Non pas qu’elle me laissait insensible, ou par crainte d’une déception. Mais en évacuant tous les mots que nous avions déjà échangés, je voulais lui faire de la place, lui rendre son caractère inconnu, mystérieux. Son écriture, pleine et déliée, j’avais déjà mainte fois eu l’occasion d’en parcourir la pensée claire. Mais c’était à la rencontre d’un corps que j’allais, et j’avais pleinement conscience qu’il était vain d’extrapoler par avance la géographie. Un corps ne s’imagine pas, on en réalise la cartographie avec les mains.

J’en étais là de mes pensées, lorsqu’elle entra dans le bar. Je me levais maladroitement, manquant de renverser ma tasse de café, ce qui la fit sourire immédiatement. Je souris à mon tour. Un bon point de départ.

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7 Comments

  1. Quel style! Que c’est beau de lire dans les pensées intimes…

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  2. Je suis passée par là, j’ai lu quelques textes et j’adore ton style.

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  3. beaucoup de finesse et de justesse dans ces mots… J’adore. Vraiment.

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