Je n’ai jamais aimé être nu. Enfin, je suppose qu’il fut un temps où, enfant, ma propre nudité ne me posait pas de soucis. Je m’imagine même en faire l’arrogant spectacle, comme ses jeunes bambins pour qui le port du vêtement une offense. Mais de cette époque, je n’ai plus aucun souvenir. Et de mémoire d’homme, je n’ai jamais aimé être nu.

C’est une chose étrange, la nudité. Ce qu’elle offre à la vue, c’est l’image d’une animalité brute, humide et féroce. Elle me met mal à l’aise, comme si soudain on me donnait à voir le spectacle d’une vérité crue, évidée de ce qui pouvait la rendre aimable, ou du moins, tolérable. C’était une autre chose d’autant plus étrange, en ce qui me concerne, que d’en être venu à poser en atelier. Nu, bien entendu.

A l’époque, j’étais plutôt bel homme, je veux dire qu’on ne me trouvait pas laid. Je n’étais pas particulièrement gracieux, ni bien proportionné, l’absence de toute passion pour l’activité sportive n’ayant pas façonné l’athlète que j’aurai pu être, mais je crois que j’avais du charme, et cette forme d’équilibre symétrique qui rend un visage si séduisant, et juste assez de disgrâce pour rendre le travail de l’artiste intéressant.

J’étais surtout sans le sou, et à la recherche d’une activité facile. Alors j’allais poser dans tel ou tel atelier de dessins, et autres académies, dans lesquels s’entassaient des jeunes artistes aux idées fortes et aux talents faibles. Je n’aimais certes pas être nu, mais paradoxalement, poser m’était indifférent. Dans le vestiaire où je me déshabillais, j’accrochais simplement toute forme de conscience au crochet du portemanteau, conscience que j’enfilais quelques heures plus tard comme on s’habille d’une chemise.

C’est par les nuits sans lune que sortent les loups. C’était ce genre d’idées qui me venaient pendant ses séances, des images saugrenues et totalement déplacées, mais qui ne m’apparaissaient jamais aussi clairement que pendant ses longues poses. Le reste du temps, la « vraie » vie faisait barrage à ces étranges visions. Les amis que je retrouvais Place de Clichy, les filles faciles qui venaient à Paris tromper leur ennui (et parfois leurs maris), la fac où je n’allais plus que pour assurer la validité de mon inscription. Le monde conspire à vous tenir éloigné de vous-même.

Mais lorsque j’étais nu, exposé en pleine lumière, il ne subsistait plus aucune barrière entre moi et moi-même. Je pouvais librement penser à la nuit, aux loups qui la peuplent, et à cette idée que je faisais moi-même partie de la meute. Ou que j’en avais le désir, que rien ne me semblait plus désirable que cette appartenance à la meute, au clan des loups, et au fond, à la nuit. Le reste, c’était le dérisoire, le grand bal des prétentieux, le défilé des chaperons rouges.

Lorsque mes amis me parlaient de politiques, des « évènements », de tout ce qui anime la foule qui habite la télévision, je faisais semblant de ne rien y entendre. J’acquiesçais à une idée ou à une autre, en attendant de m’esclaffer à la prévisible blague bien lourde et bien grasse qui ferait inévitablement dévier le sujet vers les filles ou le cul, ce qui revenait au même. En vérité, l’air du temps glissait sur moi comme l’eau sur les plumes d’un canard sauvage.

J’étais étranger à ce monde-là, façon de dire que ce monde m’était étrange, et que c’était probablement réciproque. Rien de ce qui semblait avoir tant d’importance pour eux n’en avait à mes yeux. Le monde change ? Et bien, qu’il change, et que m’importe sa course ? Je saurais bien m’y faire une place, quoi qu’il arrive. A quoi bon perdre son temps avec ce sur quoi l’on n’avait aucune emprise ?

C’est ainsi que s’écoulait ma jeunesse. Nu le jour pour servir de brouillon à une bohème en voie de disparition. Nu la nuit dans les draps défraichis d’un hôtel à bas prix pour servir de mètre étalon à l’ennui. Ce qu’il y avait de lupin en moi m’apparaissait de plus en plus domestiqué, servile, et absurde. Et cette idée, faisant son chemin en moi, finissait par me convaincre que cela ne pouvait plus durer.

C’est l’érosion qui fait s’effondrer les falaises et s’écouler la boue. L’évènement est toujours soudain, brutal, immédiat, comme une cassure nette entre ce qui avant était uni et ce qui après était séparé. Quel contraste entre la conséquence brutale, et la patience de la cause qui la fonde. Il faut des années d’érosion pour rendre possible une seconde de fracas.

Je n’ai jamais aimé être nu. Le temps était venu de reprendre en main ce que j’avais si longtemps laissé à l’abandon, ma propre vie.

0
Partagez votre lecture: