Il existe des hommes qu’un seul trait suffit à circonscrire, comme s’ils étaient tout entier contenu dans le cercle tracé d’une circonférence précise, indiscutable, et en définitive terriblement solide.

Pour la plupart des hommes, c’est la trajectoire ouverte entre ces deux extrêmes que sont la vie et la mort qui convient le mieux pour les décrire. Un tracé accidenté peut être, irrégulier, mais qui néanmoins progresse à mesure qu’avance le temps. Le cercle, pour sa part, établit non seulement cette prouesse inhumaine d’être à deux endroits simultanés au même moment, mais également celle de se refermer sur lui-même. S’il ne le faisait pas, il serait spirale. Et la spirale, c’est un cercle qui progresse dans le temps à la recherche de l’extrémité qu’il a oublié dans le passé.

Cet homme-là était tout entier contenu dans le cercle circonscrit de sa haine. Cette haine, chevillée à son corps, avait dévoré jusqu’au moindre souvenir de son enfance, tant celle-ci, innocente et heureuse en comparaison du présent, contredisait l’ordre nouveau qu’il comptait imposer au monde. Un homme-tronc, en ceci qu’on ne l’avait pas amputé de ses membres, mais de son cœur, et ce faisant, de ce qui fait d’un homme un homme, et non une chose.

D’une manière que je ne parvenais pas à m’expliquer, je me surprenais à lui envier cette sorte d’infirmité. Privé de toute raison d’être en dehors de celle qui animait sa haine, il me semblait hors du temps, immunisé à toute forme d’angoisse ou de questionnement. Il y avait de l’ordre dans son univers, qui avait pour horizon le cercle de son acrimonie, et qui était aveugle à tout ce qui ne pouvait tenir dans le diamètre de ce dernier. Un homme-tronc, jusqu’à l’objet même de son aversion, tant il était devenu anecdotique. C’était une haine qui se consumait d’elle-même, elle n’avait plus besoin du bois sec dont on fait les feux ordinaires et les passions froides.

La haine, même à ce stade avancé de corruption, je peux la comprendre, bien mieux que je n’accepte l’indifférence. L’indifférence, c’est de la haine qui a oublié d’éprouver une émotion. L’indifférence, c’est l’expression même de la médiocrité. Lui était loin d’être médiocre, bien au contraire. Entièrement voué à son seul projet – et quel autre projet aurait-il pu entreprendre que celui de mettre au monde les raisons pouvant justifier sa propre déchéance ? – Il mettait à son service son intelligence méthodique, et son caractère étanche au moindre fait pouvant instiller le doute en lui.

« Le doute, c’est le bois que l’on brule lorsque l’on dresse les buchers. » m’a-t-il dit un jour. Moi qui n’avais de certitude que celle d’être un passager clandestin du bateau ivre, comment aurai-je pu demeurer insensible à la force de séduction d’une telle conviction ? Un monde sans projet, c’est un monde sans objet. Lui, il en avait un, de projet. Et ce projet avait ce pouvoir d’attraction qu’a le radeau sur une mer déchainée tandis que sombre le navire de ses illusions. Combien en a-t-il séduit ainsi ?

Mais je n’ai jamais été l’homme du groupe, du collectif, de la masse docile et décidée. La foule m’est toujours apparue suspecte. L’homme aurait pu me convaincre, j’aurai pu croire en lui peut être, s’il avait mené au bout la logique de ce qui le dévorait, s’il avait laissé le cercle se réduire à sa plus simple expression, un point dans l’espace, au lieu de laisser l’action corrompre son étoile noire. C’était de pureté dont j’avais soif, d’une langue qui parle sans fard ni pudeur, combien même cette parole ne serait que du venin. La sienne est devenue politique, et son projet, un seul enjeu de compromis.

L’homme-tronc s’est laissé pousser des mains pour faire de grands gestes, et une bouche pour vociférer, et des jambes pour marcher en cadence. S’est-il rendu compte que ce faisant, en menant le combat contre le monde devenu l’objet de sa persécution, il avait rompu le cercle, et brisé la géométrie parfaite de la promesse que ce cercle contenait ? Ses certitudes étaient devenues de l’arrogance, et son arrogance, comme il se doit, s’est échouée sur les rivages d’un monde qui en avait vu d’autres.

Il existe des hommes qui d’un seul trait s’effondrent comme s’affaisse un ballon crevé, comme s’ils n’avaient pour épaisseur que la pression fictive du gaz contenue en eux. Ils achoppent sur les arêtes de la réalité, et ne connaissent pour habitat que le confort à même de préserver l’intégrité de leur personne. La haine est aussi un confort, une facilité, et de lui au moins, j’ai retenu cela.

Et tandis que sa dépouille, encore vivante, mais évidée de toute raison d’être, pendouille percé accroché aux branches, moi, je passe mon chemin.

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