S’il est une chose que j’ai apprise en travaillant au ministère, c’est qu’il n’existe aucun lien de corrélation entre l’instruction et l’intelligence. Oh, bien entendu, il ne faut pas se livrer aux généralités. Ici ou là, j’avais pu rencontrer, et même travailler avec certaines personnes remarquables. Mais au quotidien, la bêtise le disputait à l’arrogance et à la petitesse. J’en avais déduit que pour qu’une organisation fonctionne, il ne suffit que d’un certain pourcentage de participants compétents, disons 20% en moyenne. Non que le reste soit inutile, enfin, pas plus que ne l’est la graisse que le corps stocke en réserve au besoin.

Si bien qu’en prenant congé de mon poste, je ne pensais pas concevoir de regrets véritables. Peut-être que le confort d’avoir une vie bien réglée allait me manquer. C’est une chose de valeur que de ne pas avoir à penser au quotidien. J’avais conscience du désarroi qui m’attendait, passé les premières semaines. Mais au lieu de l’angoisse qui aurait dû m’étreindre, je pouvais gouter une certaine forme d’excitation.

Il y eut un pot de départ, sommaire mais convenable. Un haut fonctionnaire y salua ma contribution, et les regrets qu’ils allaient tous ressentir après mon départ. On m’y offrit une carte de vœux, une tasse humoristique, et une montre frappée du logo du ministère, reliquat d’une campagne de communication oubliée de longue date. On me souhaita bonne chance, et ce qui devait être fait ayant été fait, tout le monde éprouva le sentiment du devoir accompli.

C’est ainsi qu’en passant le porche de la haute bâtisse, je mis fin à 30 ans de carrière.

A 50 ans, et quelques poussières, on est certes plus très jeune, mais on est loin d’être en bout de course. Le mois dernier, j’avais revendu mon petit 3 pièces dans le vingtième pour une jolie somme à un couple de jeunes architectes. J’avais passé ces dernières semaines chez des amis qui m’hébergeaient à Colombes. Toutes mes affaires avaient été déménagées à la Roche-En-Brenil, à la maison de mes parents. Si bien que ce matin, avant d’aller au ministère, j’avais pris congé de mes amis avec l’intention de prendre l’autoroute le soir même.

Une fois au volant de ma voiture, il me fallut un long moment avant de mettre le contact. La radio ne passait pas dans le parking souterrain. Je laissais donc le silence faire passer ce que l’on aurait pu décrire comme une forme d’ivresse passive, un vertige sans joie ni allégresse. En face de moi s’ouvrait un abime étrange, et la falaise au sommet de laquelle je me tenais était friable, indigne de confiance. Je me sentais enivré par ma liberté retrouvée, mais la perspective de la chute me dégrisait presque simultanément. Je tournais la clef dans le contact, et le bruit du moteur chassa cette image. Paris fut bientôt derrière moi.

Enfant, j’avais aimé la Bourgogne, son paysage riche et fier, les longues rangées de vignobles, son passé prestigieux. Adulte, j’avais rapidement éprouvé le besoin de fuir cet héritage, par envie de gouter à la modernité, aux lumières de la capitale, aux bruits des machines. J’avais de bonnes capacités scolaires, mais peu de passions. Ce fut toutefois suffisant pour passer un concours et rejoindre l’administration.

Depuis, somme toute, je n’y étais retourné qu’avec parcimonie, quelques étés. Mon père, par jeu, m’appelait Monsieur le Préfet, ce à quoi ma mère disait qu’il n’y avait que le cheval du voisin pour être aussi bête que lui. Le tabac avait eu raison de lui il y a déjà 15 ans. Et pendant ces quinze années, ma mère a tenu la maison, jusqu’à il y a 6 mois, victime d’une complication pulmonaire.

Le notaire m’avait dit que je pourrais sans doute en tirer un bon prix auprès de touristes ou de retraités anglais. Quelques petits travaux de modernisation bien sûr, quelques milliers d’euros à peine. Et peut-être bien que c’est ce que j’aurai fait, 7 ou 8 ans plus tôt. Mais à la surprise de tout le monde, c’est mon appartement parisien que je mis en vente. Et ce fut un peu comme si je soldais ma vie.

Tout s’était par la suite enchainé assez rapidement, comme par évidence. Mais si l’on m’avait demandé pourquoi j’avais choisi de faire tout ça, je n’aurai pas pu livrer d’explication claire. Du reste, personne ne me demanda ni pourquoi, ni pour quoi faire. Peut-être que si quelqu’un avait posé une de ces questions, la mécanique se serait enrayée. J’aurai été alors forcé de me faire face, et de mettre des mots sur mes sentiments. Mais il faut croire que je n’avais pas laissé sur le monde d’empreinte assez forte pour que ce dernier daigne tenter de me retenir.

Ce n’est que sur l’autoroute A6 que je pris pleinement conscience de ce que j’étais en train de faire. La voiture lancée à pleine vitesse semblait douée de sa propre volonté. Elle m’entrainait en ligne droite, et je prenais soudain conscience d’avoir été l’objet d’une idée qui n’avait pas tout à fait été la mienne. Ou du moins, c’est ainsi que je le ressentais désormais, étranger aussi bien à ce que je fus toutes ces années comme à ce que j’allais devenir à présent.

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