J’aime deux femmes. Simultanément. La compagnie de l’une creuse l’absence de l’autre. Le manque que j’éprouve à l’égard de celle qui n’est pas là lèse le plaisir de la compagnie de la seconde. Toutes deux différentes, mais toutes deux éveillant en moi le même désir, la même recherche du regard, le même besoin.

Aimer deux femmes, voilà bien une situation qui autrefois me semblait impossible, absurde. Je ne pensais l’amour capable que d’une seule attention, un seul objet qui condense le point de fuite de nos désirs et le centre du monde. Je concevais cet amour unique, mais fragile, éphémère la plupart du temps. S’il me semblait absurde d’imaginer l’amour éternel, il me semblait tout aussi absurde de le croire fidèle. Comme la victoire de Samothrace, c’est ailé qu’il faut s’imaginer l’amour. Si bien que le passage pour ce dernier d’un objet à un autre n’en change pas la nature. Un jour on aime une femme, un jour on en aime une autre.

Et puis un jour, on en aime deux.

L’étrange a cette propriété de s’imposer au réel. Quelque chose bascule. Un frottement se produit. La réalité s’ébroue un moment, mal à l’aise de devoir s’adapter à une nouvelle situation inattendue. Mais très vite, ce qui était étrange, ou aurait dû l’être et le rester, devient aussi normal que l’électricité, la voiture, ou la téléphonie mobile. Le quotidien érode toutes les formes de magie.

Je ne me souviens plus qui de l’une ou de l’autre j’avais rencontré en premier. Ce devait être à peine à quelques jours d’intervalle. Pour chacune, il y avait eu une première fois, puis une première nuit sans engagement, une seconde rencontre, une troisième nuit, et ces deux histoires s’étaient tissées en parallèle, mais plus ou moins au même rythme. Avais-je eu le sentiment de tromper l’une avec l’autre ? Peut-être me serai-je posé la question si l’une ou l’autre me l’avait demandé.

Mais aucune ne semblait avoir le désir de prendre possession de moi, d’établir un acte de propriété sur telle ou telle partie de mon cœur. La notion de couple, ou de mariage, semblait pour elles un sujet désuet, un hors sujet tant chacune semble avoir à cœur le désir d’être libre.

À vrai dire, ce n’est que très récemment que j’ai pris conscience de ce double amour. J’agis souvent sans considération, selon mon intuition ou mes envies, si bien que la réflexion suit mes actions plus souvent que l’inverse. D’abord est venu le manque de l’une quand je suis avec l’autre. Au début, j’ai cru que j’aimais plus celle pour qui j’éprouvais ce manque, mais une fois en sa compagnie, voilà que l’autre me manquait tout autant. Si bien que progressivement, choisir qui de l’une ou de l’autre voir est devenu un déchirement.

Mais la véritable prise de conscience, ce fut d’une troisième femme qu’il m’est venu.

Par facilité, ou par bêtise, je me suis toujours senti obligé de saisir toutes les opportunités qui se présentent. Elle, on me l’avait présenté à une soirée, et comme elle était jolie et cultivée, on avait commencé à flirter gentiment. On avait parlé de tout et de rien, et comme je sentais que je lui plaisais, j’avais commencé à parler d’amour, sujet que je pensais connaitre. Si bien que la soirée passa sans que l’on se quitte vraiment.

Mais au moment de partir, alors que je savais qu’elle n’attendait que cela, je ne lui proposai pas de la raccompagner. Et lassé d’attendre, elle supposa peut être que je n’étais intéressé. Elle partit alors avec une de ses amies.

Après son départ, je restai perplexe. Un camarade qui connait mes habitudes vint me voir, et me demanda si j’allais bien, ou si j’étais amoureux. Ce soir-là, je fus défait par les évidences. Amoureux, je l’étais. Oui, mais de laquelle ? Et qu’est-ce que signifiait soudain cette double passion ?

De retour chez moi, je ressassai cette idée étrange d’être un homme amoureux de deux femmes, en me demandant si je savais finalement quoi que ce soit de l’amour. Seule la radio émettait une faible lueur orangée, tandis qu’allongée sur le canapé, je finissais de tirer sur ma dernière clope. J’aime deux femmes. C’est bien d’aimer. Mais qu’en est-il d’elles ? Qui de l’une ou de l’autre m’aime vraiment ?

La radio diffusait un vieil air de Leonard Cohen. Et pour la première fois depuis longtemps, l’avenir me paraissait compromis.

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