Il n’existe pas de pays laids. La plaine assène son vertige horizontal à celui qui n’a connu que les sommets des montagnes. La ville enivre les yeux du Bédouin comme le désert capture l’âme du citadin. L’océan bouleverse celui qui n’a connu pour ligne d’horizon que la géométrie euclidienne des tours de verre, et la montagne élève le cœur de celui dont le regard embrasse les vallées pour la première fois. Il n’existe pas de pays laids, il n’existe que la fatigue d’avoir sous les yeux, et au quotidien, le même spectacle, malgré le ciel sans cesse renouvelé.

Le voyageur n’a pas d’autres buts que celui d’amener deux mondes à se rencontrer, le sien, qui lui est propre, et celui qu’il découvre, fort différent. Et c’est bien deux mondes que l’on explore ainsi, deux voyages qui se produisent simultanément, et dont la synchronie engendre l’émerveillement.

Du contraste émerge le savoir, car il est difficile de distinguer les contours de ce que l’on est, tant ces derniers épousent ceux des lieux qui nous hébergent. Comme l’eau prend la forme du vase, nous nous coulons dans l’espace qui nous contient, plus ou moins rapidement, plus ou moins aisément. Mais c’est un processus inéluctable. Si nous sommes à l’image de nos habitudes, il en va de même de la réciproque. Les lieux où nous vivons ne sont pas neutres. Ils nous dictent nos pensées aussi assurément que nous pensons les bâtir à notre image.

Les endroits exigus qui forcent la promiscuité promeuvent des idées étroites et terre à terre. A l’inverse, les horizons lointains ouvrent les possibles. Dans un cas comme dans l’autre, le voyageur se confronte à ces lieux qui l’interrogent. Celui qui part ne part pas seul. Il emporte avec lui la mémoire des formes qui l’ont vu naitre et grandir. Devenu étranger au monde qu’il traverse, il devient conscient à la fois d’exister indépendamment de ce dernier, mais également critique vis-à-vis de ce qu’il fut, et des raisons qui l’ont fait devenir ainsi.

Plus encore que l’instruction des mathématiques, ou l’assommante énumération des dates d’une histoire fictive, partiale et incomplète, le voyage parfait le voyageur, et par conséquent, devrait être l’outil privilégié de l’éducation. L’instruction n’est utile qu’à celui qui sait quoi en faire. Et ne peut savoir quoi en faire que celui qui sait qui il est.

Il n’existe pas de pays laids. Mais il en va autrement des hommes. Cette laideur contamine le réel. Même la terre quand elle se fait violence, quand elle tremble ou submerge, quand elle assassine aveuglément, préserve sa majesté. Les hommes procèdent inversement. La majesté ne leur est en rien acquise, dans les grandes choses comme dans les petites. Et ce n’est qu’à un prix extravagant, et pour une durée éphémère, que l’homme parvient parfois à dépasser sa propre nature.

Nous sommes prisonniers de notre condition, et même ceux qui ont dépassé la leur continuent de se définir par rapport à ce qu’ils auraient dû être. On ne se déroba pas si facilement à son destin. Par contre, il est dans notre nature de voyager, de partir, de quitter le confort qui nous retient. Ce n’est pas chose facile. À bien des égards, la distance parcourue par le premier pas du voyage est plus grande que la somme des pas successifs. C’est le bruit que font les chaines à nos pieds, lorsqu’on les remue avec force.

Voyager ne vaut que si l’on vagabonde. Ranger les cartes, oublier le temps, se rendre à l’évidence même que voyager ne sert à rien s’il s’agit de suivre un programme. Le voyageur est un vagabond, sinon il n’est que touriste. Le touriste ne voyage pas, il emporte son habitat partout où il va. Il ne se frotte pas au réel, il n’éprouve que le plaisir d’avoir changé le papier peint.

Il n’existe pas de pays laids pour celui qui fait du voyage un art de vivre. Et au retour, lorsqu’il retrouve son habitat, tout lui semble neuf, et surprenant. Mais il sait que ce n’est pas la ville, la montagne ou l’océan, qui ont changé, mais lui, et le regard qu’il porte sur le monde, et sur lui-même.

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