Il s’éveilla au milieu de sa vie, non pas à l’orée d’une forêt sombre, mais incapable d’expliquer comment il était devenu celui qu’il était aujourd’hui. Cette brutale réalisation lui fit l’effet d’un crochet du droit efficace, suivi, alors qu’il baissait sa garde, d’un uppercut du gauche en pleine face. Son premier geste, après cette spectaculaire révélation, n’en fut pas moins d’une banalité confondante. Il avala coup sur coup deux cachets de doliprane.

Il faut dire que sa petite salle de bain n’était guère éloignée de son canapé BZ. En pratique, dans ce petit quinze mètres carré, rien n’était particulièrement éloigné de rien. Le canapé se trouvait à équidistance de la petite plaque électrique, du minuscule évier, et des parois plastifiées de la douche, si bien que l’on aurait pu imaginer se laver tout en faisant la vaisselle, ou se vêtir en préparant des crêpes. Mais il eût fallu pour cela avoir l’imaginaire d’un acrobate, autrement dit celui d’un homme heureux, et heureux n’était pas l’épithète qu’on aurait naturellement accolée à la pensée du locataire de ce studio.

Sébastien venait d’avoir 34 ans. Cela au moins, il s’en souvenait. Comme il se souvenait du dernier jour de son Master, des nombreux stages qui suivirent, des tout aussi nombreuses périodes de chômages, et enfin, de son poste de chargée de recrutement dans un petit cabinet spécialisé, poste aux responsabilités aussi éloignées de son domaine de compétence initial que Pluton l’était de la Terre. Tout était allé vite, si vite qu’il venait de fêter la veille ses 34 ans, toujours locataire de son petit studio d’étudiant, et toujours en compagnie des mêmes amis qu’il trainait maintenant depuis plus de 10 ans.

Enfin, les mêmes, oui et non. Certains, plus chanceux ou plus talentueux, étaient partis à l’étranger exercer leurs passions. D’autres avaient fini par se maquer, puis, une chose en entrainant une autre, par faire des enfants. Ceux-là avaient quitté Paris somme toute assez rapidement, poussé il faut bien le dire par la misère de n’être que de la vulgaire classe moyenne. Les derniers qui restaient, partageaient avec Sébastien plus ou moins la même condition humaine, c’est-à-dire celle des feuilles mortes emportées par l’eau de pluie dans les rigoles des caniveaux.

Sébastien prit mentalement note du fait qu’il venait de finir les deux derniers cachets de doliprane. Dans un excès de lucidité, il prit simultanément note du fait qu’il allait probablement oublier qu’il venait de finir les deux derniers cachets de doliprane, et que par conséquent, il valait mieux immédiatement en prendre note dans son smartphone. Ce dernier était posé à même le sol, branché à la prise murale par un petit câble blanc aux extrémités dénudées.

L’écran affichait samedi 7 février 13h25, et trois notifications de messages, un pour chacun de ses parents – ils avaient divorcé il y a plus de 15 ans – et un autre d’un ami qui n’avait pas pu se libérer hier soir. Avant même qu’il ne puisse s’en empêcher, il ouvrit l’application Facebook, et le regretta immédiatement. Il fut un temps où Facebook a été une bonne idée, quelque chose d’utile, presque un progrès. Mais on devait bien admettre que cette époque était révolue depuis belle lurette. Utiliser Facebook de nos jours, c’était un peu comme gouter un fruit trop mûr, à la chair abimée et amollie, ou encore comme de visiter les quartiers rouges d’Amsterdam, et de s’y sentir en trop, incapable de se souvenir de la raison qui avait justifié cette visite.

Au beau milieu de l’avalanche de messages convenus de personnes que Sébastien n’avait plus le souvenir d’avoir rencontrées se trouvait un message de sa sœur. « Check ton mail ! ». Céline était partie à Sydney il y a un an pour y faire une année de spécialisation. Depuis, elle ne faisait que poster d’incroyables photos de plages, de soirées bières, ou de ses excursions en pleine nature sauvage. Elle avait l’air heureuse, mais Sébastien savait bien que sur Facebook, tout le monde est heureux par définition.

« Mon cher frérot, pour ton anniversaire, je t’ai inscrit à un site de rencontre. Non, ne me remercie pas ! Rassure-toi, je m’occupe de ton profil, tu n’auras rien à faire. Ah si, répondre aux mails des candidates. Gros poutou ! »

Sébastien en serait resté interdit, s’il ne savait que sa sœur était parfaitement sérieuse, et qu’il aurait été vain d´éprouver toute forme de colère. Au lieu de cela, une sorte de dépit désabusé au gout de bile remonta le long de son œsophage. Il jeta son téléphone négligemment sur les draps froissés, et eu tout juste le temps d’atteindre la cuvette des w.c.. Il fallait bien que vivre dans un clapier eût quelques avantages.

Si nous étions dans un roman, l’image peu glorieuse de Sébastien penché sur la cuvette w.c. de son appartement trop petit aurait peut-être invité cette forme empathie bourgeoise envers son sort malheureux, celle qui en réalité cache la satisfaction éprouvée de ne pas être Sébastien. Mais dans la vraie vie, Sébastien n’attirait à lui au mieux de la condescendance froide, ou au pire du mépris de la pire espèce.

Il avait parfaitement conscience de cet état de fait, mais en vérité, il n’en avait, selon ses propres termes, strictement rien à carrer. Et c’est vrai, qu’il s’en foutait pas mal, de ce que l’on pouvait penser de lui. Lui-même ne se privait pas d’éprouver les pires sentiments envers son prochain, alors il ne voyait pas au nom de quoi il aurait pu interdire à quiconque d’en avoir autant à son égard. Il ne s’aimait même pas lui-même, et en avait parfaitement conscience, alors…

Il en était là de ses réflexions, accoudées à la cuvette, quand il entendit quelqu’un frapper à sa porte. Il fallut attendre la troisième volée pour que Sébastien se résigne à ne plus faire le mort. Qui que cela soit, il allait passer un sale quart d’heure, se disait-il en se levant. De toute façon, cette journée est foutue. Et il ne lui fallut que trois pas pour atteindre la porte d’entrée. Non, vraiment, cet appartement avait d’indéniables avantages.

0
Partagez votre lecture: