J’habite près d’une fabrique de nuages. Oh, je sais bien qu’il n’existe rien de tel qu’une fabrique de nuages. Mais les attributs du réel ne peuvent pleinement décrire ce que le regard voit. Deux fines tours en briques rouges, hautes d’environ 20 mètres, et dont s’échappent continuellement deux immenses colonnes d’une fumée blanche et dense comme du coton. Vous appelez cela comme vous voulez. Moi, j’y vois une fabrique de nuages.

Je ne sais pas à quel moment s’est produit le basculement du réel vers le premier degré. Autrefois, la poésie avait valeur de vérité, en ceci qu’elle faisait le jour sur ces choses que l’on ne peut voir, et qui pourtant sont bien réel. Et puis, quelqu’un, quelque part, a décrété que ce n’était pas sérieux, que cette forme d’art n’est qu’un enfantillage. Autant vous dire qu’il n’aimait pas les enfants. Bref, le monde est devenu sérieux, prévisible, régulé. Et du même décret, on a fermé les passages piétons infestés de crocodiles, les trottoirs falaises aux chutes mortelles, et bien entendu, toutes les fabriques de nuages.

C’est une chose étrange que de s’éprouver étranger à sa propre époque. Ce n’est pas tant que l’imaginaire ait disparu – nous sommes fait de la même matière que les rêves, disait fort à propos une réclame pour un véhicule italien – mais plutôt que cette force d’imagination doit aujourd’hui servir une fonction. Je ne fonctionne pas, je suppose. Je ne suis pas fait pour servir, combien même serais-je au service de mes propres aspirations. Depuis que l’on fait commerce du désir, je me méfie des miens. Parmi ceux-là, lesquelles sont les miens, et lesquelles me viennent d’ailleurs ? Le désir est devenu suspect du premier jour où il a été fait l’objet d’une transaction commerciale. Je préfère m’abstenir.

A commencer par m’abstenir de préciser que j’habite à proximité d’une fabrique de nuages. On ne sait jamais. On pourrait penser de moi que je suis un rêveur idéaliste, presque un criminel à la cause du réel. On en assassine pour moins que cela de nos jours.

A deux pas de la fabrique se trouve un parc. Un de ces petits parcs rescapés on ne sait trop comment de l’appétit urbain pour les surfaces constructibles. Et dans ce parc, en bordure d’une étendue de gazon fraichement tondue, se trouve un banc public. Le seul du parc. Cette solitude incongrue, loin de faire de ce banc le témoin de la politique pusillanime de la ville, en avait au contraire fait un point de rencontre particulièrement apprécié du quartier.

A toute heure, enfin, pendant les rares heures officielles d’ouvertures du parc, s’y retrouvait tout ce que la zone comptait d’êtres oisifs, libérés pour un instant de toute forme d’activités productives. Au matin, les retraités levés trop tôt pour promener des chiens aussi fatigués qu’eux. A midi, quelques employés de la fabrique qui venait respirer l’air pur (sic) le temps d’un sandwich. L’après-midi, les chômeurs se retrouvaient pour siroter une bière en douce, avant d’être expulsés manu militari par les mamans venues occuper leurs progénitures entre la sortie de l’école et le diner. En soirée, les ados du coin faisaient le mur pour aller y fumer un joint ou deux, et ils se seraient les uns contre les autres, comme des animaux effrayés par le fracas du temps qui passe.

Parfois, moi aussi je m’installe sur ce banc. J’y reste plusieurs heures, et les habitués, méfiant de prime abord, avaient fini par apprivoiser ma présence. Moi aussi, j’étais devenu un habitué, un habitant du banc, un citoyen du par cet un acteur de sa petite histoire. Et ce banc, c’est comme s’il découpait dans l’espace une portion de réalité à l’abri de l’air du temps. Un point à l’abri des tumultes et du vacarme.

Peut-être bien que c’est ainsi que la réalité procède, comme si une structure immuable soutenait la chair même de la création, et qu’à différent endroit, cette ossature en perçait la peau. Je me plaisais à penser que les myriades de raisons administratives qui avaient préservé l’unique banc de ce petit parc n’étaient en réalité que l’expression d’une cause bien plus profonde, et bien plus puissante. Plus juste.

Un banc comme un navire, que borde une fabrique de nuages. Et le monde autour.

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