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Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

La dernière fois.

A chaque fois que nous faisions l’amour, elle me disait, « Tu sais, c’est la dernière fois. » Voilà. Alors nous faisions l’amour baigné dans cette idée terminale. L’amour pour la dernière fois. Comme à chaque fois. Je crois que c’était devenu un rituel entre nous, cette façon particulière de donner au présent une épaisseur et un poids qui manquait au quotidien.

Nous n’étions ni l’un ni l’autre célibataire. Nous n’étions pas mariés pour autant. Pas plus que nous ne considérions notre relation comme un adultère. Ni même comme une relation à vrai dire. La romance, c’était ce mensonge que l’on raconte au cinéma. L’hédonisme, une fuite en avant. Non. Nous, ce qui nous liait l’un à l’autre était d’une autre nature.

Après l’amour, elle allumait une cigarette, qu’elle accrochait ensuite au bord de mes lèvres, avant de s’en allumer une pour elle. Les volutes, particulièrement belles dans le rayon de lumière qui filtrait des rideaux, formaient de brèves arabesques, avant d’aller se dissoudre au plafond. Le parfum acre du tabac envahissait la semi-obscurité. Au bout d’un moment, je prenais conscience de ma nudité, et une étrange pudeur naissait en moi. D’un geste, je recouvrai le bas de mon corps avec les draps froissés.

Au fond, ni l’un ni l’autre n’étions fait pour aimer. Dans une large mesure, l’engagement n’était pour nous qu’une étape logique et nécessaire, une ligne à rayer dans une longue liste de choses à faire. Et Dieu que nous étions occupés l’un comme l’autre.

C’est peut-être pour cela que l’on se retrouvait malgré tout, malgré cette promesse de mettre un terme à ce qui n’avait pas de sens. Précisément parce que cela n’en avait pas. Parce que la journée que nous passions ensemble, nous la passions à ne rien faire. Fumer, baiser, se taire. Retrouver le silence, sans la solitude.

Car paradoxalement, jamais je ne me suis senti mieux qu’auprès d’elle dans ces moments-là. Et je veux croire que c’était réciproque. Ou alors au moins, qu’elle ressentait cette forme subtile de sérénité, quand aucun masque ne subsiste, car aucun n’est nécessaire.

Mais peut être que je me trompe. Le souvenir n’est pas son objet. Ce qu’il me reste de cette histoire peut être que le temps en faisant son œuvre en a changé la perception. Et puis, je n’ai jamais été très doué pour lire le cœur des autres.

J’étais toujours le premier arrivé. J’étais toujours le dernier reparti. En dehors de cette chambre – toujours la même, ce qui en dit long du souci que avions de la discrétion – nous agissions comme si nous étions étrangers l’un à l’autre. Si bien que ce lieu était pour nous comme une ile hors du monde. Rien d’autre que nous même ne passait le pas de la porte. Nous étions dénudés avant même d’avoir ôté le moindre vêtement.

Et puis, un jour, ça s’est arrêté. Sans raison particulière, sans coup d’éclat, sans larmes. C’est étrange, comme ces moments insignifiants dans l’absolu forment comme des points d’inflexion dans la vie d’une personne. On dit « Il y a eu un avant, il y aura un après ». Étrange. Autrefois, il ne me semblait pas que le temps procédait ainsi, par glissement de terrain. Mais dans ce cas précis, en ce qui me concerne, c’était indéniable. Il y a eu un avant, et il y a eu un après. Et la vie a poursuivi son chemin.

« Tu sais, c’est la dernière fois. » me disait-elle, et malgré le temps, je cherche encore dans ces mots un sens caché, un mystère qui à ce jour m’obsède et me poursuit. Non pas qu’elle ait cherché à me dire quelque chose d’elle. Non, c’est plutôt comme si cette phrase cherchait à me révéler quelque chose d’enfoui en moi. Une vérité qui m’échappe encore à ce jour.

Cette recherche me désespère. Une émotion qui me met à l’épreuve, comme si j’avais raté un important indice. Comme si dans cette chambre s’était joué quelque chose de fondamental sous mes yeux aveugles. Cette chose, j’en sais les conséquences, mais je suis incapable d’en déterminer la nature.

Alors j’essaye de penser à autre chose, à la longue liste qu’est devenu ce que l’on nomme la modernité. Mais je n’arrive pas à chasser l’idée que l’on peut vivre sa vie d’un bout à l’autre sans jamais avoir compris ce que vivre signifie. Et que vivre, dans ce cas, a bien peu de valeur.

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2 Comments

  1. Un instant où l’éternité a arrêté le sablier, l’espace d’un battement de cœurs.

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