Une nuée de corbeaux s’échappa du barillet de la porte-tambour. Ce fut l’image qui m’est venue à la vue des employées quittant le bâtiment de verre à l’heure du déjeuner, vêtu de noir et de chaussures cirées. J’ai parfaitement conscience de l’injustice que je leur fais. Dans ses bureaux, on y est tout autant heureux qu’ailleurs, je le sais bien. Néanmoins, la vision s’impose à celui qui regarde. Ils sortaient déjeuner, et moi je n’y voyais qu’une nuée de corbeaux volant trop bas.

Le petit bar restaurant dans lequel je me trouvais se situait au rez-de-chaussée du complexe commercial qui faisait face aux bureaux. J’étais arrivé une heure avant le grand rush, ce qui m’avait permis de m’approprier une table à proximité de la baie vitrée. J’avais étalé devant moi le journal, l’édition du « Monde » d’hier soir, plus pour me donner de la constance que par réel désir de me pencher sur les affres de mes contemporains. Au lieu de cela, mon regard se perdait dans la rue, au loin, comme figée sur une ligne d’horizon qui n’aurait été visible que de moi.

« Si les imbéciles se donnaient la main, on pourrait faire trop fois le tour du système solaire ! » Arthur, égal à lui-même, s’installa à ma table sans préambule ni manière. J’aimais son côté sans gêne, non pas parce qu’il manquait d’éducation, mais au contraire, parce qu’il mettait un point d’honneur à faire preuve de la muflerie la plus flagrante, précisément parce qu’il se savait capable d’être le plus galant des hommes.

Et puis Arthur avait vingt-cinq ans de plus que moi. Alors il savait des choses. « Apprends-moi plutôt quelque chose que je ne sais pas ! » lui répondis-je. « Et bonjour à toi aussi. » ajoutai-je chaleureusement.

– « C’est plutôt à toi de me parler camarade ! » Il commanda une Leffe auprès de la serveuse, avant d’ajouter « Tu as l’air soucieux, je le vois comme je vois le continent au milieu de ta figure !
– Oh, ce n’est rien ! J’ai juste plus de travail que d’habitude. Et le soleil me manque, voilà tout ! » Il fit une moue dubitative, du plus bel effet, et parfaitement synchrone avec l’arrivée de sa bière.
– « Tu mens mon ami. Mais ce n’est pas le plus grave ! Le plus grave, c’est que tu mens mal ! Si tu dois mentir, alors mets-y du cœur. On nous ment si mal ses derniers temps, fais un effort au moins ! » Je pouvais lire dans son regard la même malice enfantine avec laquelle il me racontait des histoires à dormir debout lorsque je n’étais moi-même encore qu’un enfant.
– « C’est rien, juste une sale histoire à l’image de notre temps. Une amie qui a été prise à partie par un prof à la fac parce qu’elle porte le voile. Le prof qui le lendemain a pris une droite par le petit ami de cette dernière. Et le petit ami placé en garde à vue ce matin. Causes et conséquences. Tu vois, rien de bien neuf sous le soleil…
– « Ah, c’est triste ça. » Il avala d’une traite plus du tiers de son verre. « Tu vois, le truc, c’est que si tu dois décocher des baffes, encore faut-il le faire sans se faire prendre ! » Et il explosa de rire. « Et ne dit pas à ta mère que je t’apprends ce genre de choses, ok ?
– Promis ! Bon, dis-moi plutôt qui sont les imbéciles que tu voulais mettre sur orbite un peu plus tôt ?
– Ah, enfin ! Mon garçon, redresse-toi. Car tu as devant toi le nouveau délégué du personnel ! Élu à l’unanimité !
– Félicitations ! » m’écriai je en applaudissant des deux mains. « Mais, euh… Dis-moi, c’est étrange, je pensais que ce genre de chose ne t’intéressait pas ?
– Ah mais oui ! Élu à l’unanimité contre mon gré ! Je leur ai dit que tout ce que la direction voulait, c’était un âne à ce poste. Et tu as devant toi le nouveau mulet ! »

Arthur, je dois bien l’admettre, c’était l’homme qui me redonnait foi dans le monde. Peut-être même la seule personne à avoir réussi ce tour de force que de me donner envie de prendre pour modèle. Nous déjeunions régulièrement, et je n’aurai pour rien au monde raté sa gouaille.

La salle, bruyante, couvrait notre conversation. Je lui racontais alors l’anecdote du village qui avait élu un âne pour maire, que j’avais lu dans un des romans d’Albert Cossery. Il feignit de ne jamais l’avoir lu, ce qui était absolument improbable. On riait grassement, et personne ne faisait attention à nous.

Avant de se séparer, il prit un ton sérieux, inhabituel chez lui « Au sujet de l’histoire de ton amie, tu fais attention hein ? » Il ajouta, comme s’il avait pris soudainement conscience du ridicule d’une telle recommandation, « Les cons, c’est comme les pigeons, ça volent en escadrille ! ». « Ne t’inquiète pas ! Le campus est calme, on n’est pas en 68, et encore moins en 33 ! » répondis-je avec un peu trop d’arrogance.

Il s’approcha de moi pour me parler au plus près. « L’histoire ne bégaie pas, abruti ! » répondit-il. « L’histoire ne bégaie pas, elle dévore sans jamais connaitre la satiété. » Plus il fit demain tour, et sans me regarder, leva haut la main en signe de salut.

Les trottoirs étaient bondés d’employés pressés de retourner au bureau. J’observai un moment sa démarche pesante slalomer avec l’assurance de celui qui en a vu d’autres. Il aimait tant avoir le dernier mot. Je l’aimai trop pour ne pas le lui offrir. Et puis soudain, je me suis souvenu que j’avais cours. Et que j’allais être en retard.

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