S’il subsiste de la colère en moi, elle est très probablement le fait de mon impuissance, et non de l’objet variable qui attire son courroux. Il y aurait sans doute tant à dire de ce que la bêtise doit à ce sentiment, l’impuissance. Et de la rébellion que cette fatalité fait naitre en nous.

Comme c’est souvent le cas avec les émotions, les actes qu’elles nous poussent à entreprendre, nous ne les habillons de raisons qu’après coup. Peu importe la vilénie de ces derniers, nous trouverons toujours l’excuse à même de nous draper de dignité. C’est sans doute pour cela que Scutenaire disait des livres d’histoire qu’en se refermant, ils n’émettent qu’un son, « abrutis ».

Et même cela est au fond un aveu d’impuissance. L’histoire s’écrit à peu de choses près toujours malgré nous. Et vouloir en saisir la plume, c’est déjà faire acte d’arrogance.

L’arrogance, de nos jours, est élevée en art de vivre. Arrogant celui qui tue au nom de Dieu. Il est étroit son cœur, et son dieu est bien petit pour avoir besoin de son bras vengeur. Arrogant celui qui croit savoir, et en particulier comment pensent ses semblables, ou comment ils devraient penser. Arrogant celui qui pensent comprendre la marche du monde, sans être capable de s’imaginer que pour d’autres ce monde à une démarche bien différente. Arrogant celui qui s’imagine que sur le terreau des misères – intellectuelle, économique, sentimentale, sexuelle – peuvent pousser autre chose que les fleurs du mal.

On ne nait pas intolérant, on nous l’enseigne. Pas plus que l’on ne nait citoyen, on le devient. C’est un acte d’appropriation, et non un héritage.

Partout où se pose mon regard, je ne vois que de l’arrogance monumentale. Plus aucun doute ne semble subsister sur terre. Et cette arrogance, que l’on veut nous vendre pour de la force, a le gout amer des défaites annoncées. La tyrannie du vide.

Je suis un homme colérique, de cette colère froide qui brule les chairs au contact de sa surface gelée. Cela en dit probablement long de ma propre impuissance. Parfois, je m’en amuse. Je ne devrais sans doute pas. Je suis terrible. Alors j’écris.

C’est un secret de polichinelle, mais pour écrire (bien), il faut être deux. D’une part parce qu’il heureux l’écrivain qui a trouvé le correcteur à même de lui offrir un regard frais sur ce qu’il vient d’écrire, mais aussi parce que l’on n’écrit jamais aussi bien que lorsqu’on le fait à destination d’une personne. La correspondance est un art majeur, et un secret bien gardé de ceux qui savent écrire.

La correspondance est une conversation qui se donne le temps. Le temps d’offrir à la pensée la rigueur qu’il manque à la parole.

Si écrire est un mouvement, celui du balancier est ce qu’il s’en rapproche le plus. De longues phrases articulent des idées complexes, tandis que de courtes viennent en contrepoint offrir le répit et la respiration. Donner le tempo. De même, le choix des mots comme de ce qu’ils décrivent n’ont rien d’innocent. Eux aussi font l’objet d’un mouvement d’oscillation, entre le plus parfait dénuement d’une langue aride aux vastes splendides d’une envolée lyrique. La trajectoire décrite anime nos émotions. Ecrire est un mouvement de balancier.

Ce balancier, c’est celui du rocking-chair dans lequel je berce mon fils. Cela au moins échappe encore au domaine de l’impuissance. Je l’écoute faire son apprentissage du langage, faire usage de mots qui n’existent que pour lui. Entre deux mélopées issues de sa novlangue, soudain jaillit une phrase complète, qu’il débite sans savoir où se commencent et où se terminent les mots. Mais il sait qu’il a visé juste, alors, tout fier, il nous fait part de sa nouvelle maitrise.

Le langage articulé est notre plus merveilleuse invention, de toute, la technologie sur laquelle s’est bâti tout notre édifice. Mais c’est aussi un artifice qui contenait en elle les germes des malheurs à venir. Car ce que le langage ne peut saisir reste étranger à notre compréhension. Ce ne sont pas pour des mots que nous nous battons, mais à cause de ceux qui n’existent pas encore.

C’est cette impuissance qui fonde toutes nos défaites, le domaine de l’indicible qui se situe à l’embouchure de l’abime. Qu’il est vain de vouloir s’y soustraire !

Il reste le mouvement de la balance, ce lent va-et-vient qui berce la langue, et qui console autant qu’il protège. C’est peut-être la seule chose qu’un homme peut offrir au monde, ce lot de consolation qu’offre l’usage du langage, et celui de l’écriture. Car ce qui doit survenir surviendra sans que l’emprise de l’angoisse n’y change rien. Car chaque ilot de bonheur offre au monde sa part de rédemption.

0
Partagez votre lecture: