C’était un homme rude comme l’hiver, avare en geste comme en parole. Un homme que l’on aurait dit d’un autre temps, tellement le nôtre est bruyant et extraverti. Dans ma mémoire, il se dresse, imposant sa masse à la vue du soleil, son corps à contre-jour, plongé dans la pénombre. Aujourd’hui encore, je plisse mes yeux à la recherche des traits de son visage, mais le souvenir s’échappe et glisse entre mes doigts comme l’eau le ferait. Je serre les poings, en vain. Seul subsiste la pénombre, et son regard qui se pose sur moi.

Les regards ont une masse, ils s’ajoutent à ce qui est regardé, homme ou objet, et ce faisant, en transforme le poids et la nature. Il avait ce regard, celui qui perce et met au jour, celui qui se passe des mots pour dire ce que les mots ne sauraient. C’était un de ces regards qui vous engage, un de ceux qui vous contraignent à habiter le moment présent, un de ceux qui interdisent la fuite.

L’ombre me semblait immense, et me servait de refuge contre les coups meurtriers du soleil. Je me mettais à jouer, comme indifférent à sa présence. Mais quand je ne sentais plus ce regard sur mon dos, une discrète angoisse instillait en moi le poison de la crainte. Je n’avais ni les mots suffisamment riches ni la pensée suffisamment forte, pour la chasser de moi. Alors je me lançais à sa recherche, abandonnant là mes jeux, et je n’avais de cesse que revenu au sein du cercle dont il était le centre.

Il avait reçu en héritage cette idée que la parole use les mots, que pour que ces derniers conservent le pouvoir dont ils sont dépositaires depuis que l’homme parle, il faut encore les utiliser avec parcimonie. Et sa parole avait d’autant plus de valeur qu’il était né à une époque ou écrire était un luxe d’homme riche. Les livres, pour lui, étaient des objets incongrus. A quoi bon confier au papier ce que la mémoire peut tout aussi bien retenir ? Il observait tout document écrit avec la méfiance de ceux qui ont vu des hommes en tuer d’autres pour si peu.

C’était une vie de silence, et l’enfant que j’étais avait appris à n’attendre aucun signe d’affection verbale. Cette vie, rugueuse, ne m’a pourtant pas laissé un souvenir désagréable. Très tôt, il a fallu se défaire de l’enfance, voilà tout. Mais il y avait quand même les histoires, le soir venu, quand ni la fatigue, ni le travail, ne se mettaient sur le chemin. Et j’écoutais cette voix grave avec d’autant plus d’attention qu’elle était rare.

La masse, l’abime, et le silence. Le temps défait les hommes, il nous déroule comme de vulgaires pelotes de laine. Le temps, sur lui, ne semblait pourtant pas avoir de prise. Il était comme s’il avait toujours été ainsi, comme s’il avait vu l’exil de l’aube des temps, l’homme chassé et poursuivi pour ce qu’il est, la chute de l’Eden vers l’abime de notre condition. Il me semblait immortel. Mieux, éternel. Et comme tout ce qui nous semble éternel, il ne l’était pas.

Du jour au lendemain, il a fallu apprendre à vivre en l’absence de ce monolithe. Il a emporté avec lui tous ses secrets, les causes qui ont fait de lui celui qu’il était devenu. Les morts gardent le silence. Et ce silence, je le porte en moi. Je le sens grandir à mesure que le temps passe. Comme si jamais son regard ne s’était éteint. Comme si au lieu de mourir, il s’était réfugié en moi.

Je ne suis plus un enfant. La mort est une vieille amie, elle ne m’effraie que dans la mesure où elle ferait souffrir ceux que j’aime. Mais c’est cette part de mystère, celle que j’ai reçu en héritage, et dont je n’ai aucune chance de percer le secret, c’est elle qui creuse l’abime comme la mer érode la falaise.

Je me vois devenir lui, et pourtant, cela me semble impossible, contraire à l’ordre des choses et à toute logiques. Et je réalise qu’en toute chose, au cours de ma vie, il a été la règle contre laquelle je prends appui. Mais comment savoir sur quelle foulée régler mon pas ? Comment déchiffrer cet héritage dont je n’ai pas l’alphabet ? Comment être à la hauteur du silence ?

Aujourd’hui encore, je plisse les yeux, à la recherche d’une réponse qu’il n’est pas en mesure de me remettre.

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