Je lui rendais visite tous les jours à la même heure. Les infirmières m’avaient expliqué que la régularité était primordiale, et elles lui disaient qu’elle avait « séance » avec moi. Je n’aimais pas ce mot, « séance ». Visite me semblait plus juste.

L’aménagement de la pièce était en tout point semblable à celui des autres appartements. Au fond, un lit profond et confortable, face à un écran de télévision. A deux pas du lit, un large fauteuil molletonné. Au centre, une table à manger circulaire et prêt de l’entrée, un coin-cuisine fonctionnel.

Accrochées aux murs, une grande quantité de photographies et de portraits dessinaient pèle mêle une géographie intime d’une histoire personnelle. Les grandes dates, les membres de la famille proche, ceux dont on a parfois des nouvelles, ceux qui ont disparu, et les autres, ceux dont on peine à se souvenir des noms.

Les noms s’effacent, mais les histoires restent.

On a tort de croire que passé un certain âge, l’on arrive serein aux portes de la mort. Même lorsque la vie est derrière soi, subsiste l’envie de vivre plus. Les mortels rêvent d’éternité comme les immortels rêvent de mourir.

Mais ne pas mourir, c’est vivre sans crépuscule ni horizon. Ne pas mourir, ce n’est pas vivre non plus.
Alors, puisque les morts gardent le silence, il faut parler.

A chaque fois, elle s’excusait de sa tenue un peu trop relâchée, je l’aidais à ajuster son châle et à l’installer dans son fauteuil. Elle continuait de m’appeler monsieur, comme si, même dans un tel lieu, la pudeur n’avait jamais cessé d’avoir cours. Elle me donnait des nouvelles des autres pensionnaires pendant que je lui préparais un rafraichissement ou quelque chose de chaud, au gré de son humeur.

Lorsque l’on est âgé, et que le corps n’est plus le lieu de l’action, c’est la parole qui prend le relais. Ce n’est pas la parole qui manque aux vieux, ce sont les oreilles pour les écouter. Peu importe le sujet, les vieilles histoires, les fiertés oubliées, les regrets inconsolables. Parler, c’est vivre encore un petit peu, un jour de plus, et si l’on se répète, alors c’est une vie qui se scande.

Moi, mon rôle, c’est d’écouter. Et, parfois, faire usage des clefs qui me permettent par la suite d’invoquer en elle tel ou tel souvenir.

Je restais une heure ou deux, en fonction de son état de fatigue. Parfois, sa parole venait à se tarir, subitement, sans aucun signe avant-coureur. Je prenais garde alors à garder le silence, pas tant par respect pour cette vie intérieure qui soudain m’échappait, mais plutôt parce qu’il est plus difficile de trouver avec qui partager le silence que la conversation.

Se taire, de nos jours, on ne sait plus faire.

Ce qui fait d’un homme un homme, ce n’est pas le sang qui coule dans ses veines, ou la forme particulière de son corps. Ce qui fait un homme, c’est de se savoir mourir à petit feu, doté d’une vie qui se consume. Et cette conscience, car c’est cela être conscient, nous écrase du poids du seul déterminisme auquel nul ne peut échapper.

Au plus tard, je prenais congé discrètement juste avant le passage de l’équipe médicale. Elle me disait au revoir et à bientôt, et dans son regard, il y avait comme une supplique, le secret espoir que cette promesse de se revoir valait pour certitude.

En sortant dans le couloir, l’infirmière de garde venait toujours à ma rencontre. Elle disait « Comment va-t-elle ? », « Pas trop mal. » lui répondais-je. « J’ai vu le docteur, votre femme a une extraordinaire résilience physique, vous savez… Vous êtes admirable ! » Je souriais un peu pour la remercier, puis je prenais congé en me dirigeant péniblement vers l’ascenseur, afin de rejoindre ma chambre, deux étages plus bas.

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