A ma connaissance, aucune émotion n’égale en plénitude celle que j’éprouve lorsque mon fils s’endort sur mon épaule. Lorsque lui-même s’abandonne au sommeil, confiant en moi et dans la tacite promesse que je serai là à son réveil, de cette confiance que seuls les enfants savent offrir.

Ce sommeil primordial, d’une profondeur absolue, c’est le prix à payer pour passer à l’âge adulte.

Il vient toujours, le temps du doute. Celui qui met à nu les motivations de chacun de nos gestes. Celui qui affirme que nos justifications ne sont que des excuses, des pensées d’après-coup, dont on a vêtu la vérité, trop nue pour que l’on puisse la soutenir du regard sans éprouver de la gêne ou du désir.

Ce qui m’interroge interroge le monde. Et il en va ainsi pour chacun d’entre nous.

De toutes les horreurs qui font de ce monde un purgatoire parfait, aucune ne me préoccupe plus que la tentation qu’ont les gens heureux de ne se préoccuper que de soi. C’est d’indifférence que l’on meurt. Encore faudrait-il que l’on accepte de nommer bonheur cette diffuse sensation de sécurité plus ou moins avérée à laquelle nous aspirons tous.

La réalité est poreuse. Son tissu laisse s’infiltrer l’improbable. Nos émotions circulent par capillarités, d’une personne à une autre. Si bien que chaque éclat de joie, comme chaque déversement d’amertume, contribue à l’acidité de la solution dans laquelle nous baignons tous autant que de nous sommes.

Cette illusion que nous sommes une bulle participe de nos biais cognitifs, et nous aide à vivre. Sans elle, nous serions comme Atlas, les épaules courbées sous la charge, vieilli avant l’âge. Pourtant, cette capacité à nous soucier d’autres choses que notre sort, c’est aussi ce qui nous distingue du règne animal.

Je l’affirme, le progrès, quand il ne participe pas au bien commun, mais à établir ce confort illusoire dont chacun goute les limites, n’en est pas un.

La langue des émotions, c’est l’image, la métaphore. Comme les hiéroglyphes, elles transmettent un message combien même ne saurions-nous pas les lire. Elles transportent une charge anagogique, cachée, aux effets pourtant bien réels. On devrait enseigner la lecture des images, quelle que soit la forme que ces dernières prennent, visuelles, écrites, ou iconographiques. Au lieu de cela, on éduque l’individu à opérer sa charge, au rang de laquelle figure en premier lieu la sienne.

Savoir lire les images, c’est pourtant être capable de déterminer ce qui dans ses émotions est de son fait, et non de du fait de l’environnement. Sinon, comment savoir qui de soi ou du monde est malheureux ?

Pour l’heure, il dort, largement inconscient des opérations qui s’opèrent en moi. Mes pensées existent, mais sont sans effets sur la réalité. Le présent semble murmurer que « Le futur n’a plus d’avenir ». Mais « C’est ce que je disais hier d’aujourd’hui », lui répond le passé.

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