La foule s’écoule autour de nous, aveugle à notre présence, mais convaincue de la nécessité de nous contourner. Aucun passant ne s’arrête. Tout au plus, parfois, un léger signe d’agacement affleure à la surface des visages, une faiblesse que l’indifférence renvoie vite vers les profondeurs de ce qu’il convient d’être.

Elle dit « Tu ne laisses plus personne entrer. Tu te tiens en haut de ta tour d’ivoire, et tu n’offres que le silence à quiconque souhaite venir te rejoindre. » Elle dit « Tu as chassé de toi ton humanité. Tu as fermé ton cœur. » Elle dit « Tu es un homme seul, une solitude choisie, mais tu ne réalises pas l’esseulement que ton absence fait subir au monde. »

Je garde le silence. Il n’y a rien à ajouter. Rien ne m’ébranle, pas même les coups d’épaules qui de temps à autre viennent en vain briser la bulle. Elle aussi ne laisse rien apparaitre. Ce ne sont pas des reproches. Elle égrène simplement les constatations, comme l’on dresse un état des lieux.

« C’est absurde. » Ajoute-t-elle.

« C’est ainsi. » Répondis-je. « Ainsi que je le veux. » Je campe mon regard dans le sien, comme pour y puiser la force de parler. « Le monde est absurde, et je ne veux plus y prendre part. Y prendre part, c’est se livrer à l’inéluctable médiocrité de nos désirs, et céder à la corruption des émotions. Il n’y a là plus rien que je ne connaisse déjà. Ce vin ne m’apporte plus l’ivresse. J’en ai bu l’alcool jusqu’à la lie. »

Elle détourne son regard, et fixe au loin un point imaginaire que la foule en mouvement lui cache à la vue. « Tu es bornée. À tous les sens du terme. En te condamnant au silence, c’est nous tous que tu condamnes à la séparation. Tu es orgueilleux, et égoïste ! »

« Ni l’un ni l’autre. Au contraire. » À mon tour, je détourne mon regard, et fixe un point au sol. « Je n’essaye ni de fuir mes responsabilités ni de m’éviter de souffrir. Je n’éprouve aucune supériorité qui me pousserait à m’élever au-dessus de la plèbe ni aucun complexe qui me pousserait au contraire à m’effacer. »

La foule, qui nous isolait du monde, devient peu à peu moins dense, moins oppressante. Ce que l’on gagne en espace, nous semblons le perdre en liberté. Le silence s’installe, comme une oreille indélicate assèche la parole.

Je dis « Peut-être serais-je égoïste, si j’étais convaincu de cacher en moi un trésor dont je voudrai avoir l’usage exclusif. » Je dis « Je n’ai rien à offrir, à quiconque. Rien que l’on ne puisse trouver ailleurs, et facilement. » Je dis « Et mes épaules, aussi larges soient-elles, n’ont rien de comparable avec celles d’Atlas. »

Le hall de la gare, désormais désert et plongé dans une semi-obscurité, résonne de l’écho de mes paroles. Une voix préenregistrée, vaguement inaudible, annonce le départ imminent d’un train vers une destination qui m’est inconnue. Elle se retourne, entame deux pas vers les quais, puis se retourne, comme saisie du besoin soudain d’ajouter une dernière objection.

« Tu n’es pas égoïste comme cela. » Elle s’approche à nouveau. « Tu n’es pas du genre à garder pour toi, ce n’est pas un égoïsme de profit. » Elle avance son visage, je sens son souffle sur le mien. « Ton égoïsme, c’est ton refus d’admettre le besoin que les autres ont de toi. Parce que tu n’as besoin de nous, tu veux imposer la réciproque. »

« Mais le monde n’est pas à ton image. Et que tu le veuilles ou non, les liens que les personnes tissent à ton égard t’attachent, combien même ils ne sont pas de ton fait. »

Elle se retourne, et repart en direction des quais, sans attendre de réponse de ma part. Seul l’écho de ses pas subsiste quelque temps.

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