Une pièce exiguë, aux murs dénudés et gris. Un homme et une femme se font face. L’homme, de sa main gauche, prend des notes sans quitter du regard son interlocutrice.

– « Vous souvenez-vous des circonstances ? »
– « Mes mains ont plus de mémoires que mes yeux… Les visages, les voix, les parfums, je les oublie. Ils passent et ne laissent pas de traces… Quel handicap !
Mais mes mains compensent cette amnésie partielle. La solide prise du manche de l’outil, le déroulé d’un geste précis et antédiluvien… Ou encore le contact humide de la douceur d’une peau, et mes doigts qui fouillent le territoire de l’autre… »
– « À vous écouter, on a du mal à penser que vous êtes une manuelle… »
– « Détrompez-vous. Le geste, c’est important. N’est-ce pas là la raison de ma présence ici ? Le geste, et ses conséquences ? »

– « Vous allez devoir m’aider. À expliquer… »
– « Vous savez, il n’y a rien à expliquer… On n’explique jamais rien, on ne fait que les justifier. Il n’y a rien à craindre de l’avenir. C’est de notre passé que surgissent les monstres…
Enfant, j’avais l’intuition que le monde était injuste. Mais j’avais également la conviction que l’on pourrait y remédier une fois adulte. Les grands me semblaient stupides, tandis que nous, enfants, savions trouver les mots.
Mais nous ne grandissons pas. C’est le monde qui rapetisse à mesure que passe le temps. Il devient trop étroit pour nous et nos sentiments… Les hommes étouffent par l’encolure du nœud de leur cravate. Et les femmes, horrifiées, s’observent vieillir sans qu’aucun de leurs rêves d’enfants ne se réalise tout à fait…
Moi, j’ai rêvé d’être différente, de me défaire du passé pour mieux me bâtir un avenir. Mais à mon réveil, l’avenir, il n’y en avait plus assez pour moi. Et le passé, lui, me tenait par la main. »

– « Nous recevons tous en héritage quelque chose qui nous est étranger. Mais cela ne justifie pas tout. »
– « C’est vrai… Il faut que l’allumette rencontre la mèche pour mettre en œuvre la chaine des conséquences. Il faut une rencontre. Il a fallu que ce soit lui…
Is me disait souvent qu’il n’y a pas d’amour sans contrepartie. Que l’objet que tu aimes t’offre un objet à aimer. Mais…
Il ne fut rien de plus que le catalyseur. Il n’a rien provoqué qui ne sommeillais déjà en moi depuis longtemps. Il m’a révélé comme la solution fixe l’argent sur le négatif. »

– « C’est précisément son rôle que j’aimerai mettre en avant… »
– « Allons maître, je vaux mieux que cela ! Certaines personnes dans mon entourage, à tort ou à raison, pensent que je suis une femme bien. D’eux, je ne pense rien de tel, ni le contraire. D’eux, à vrai dire, je ne pense rien… Penser les autres, c’est construire d’eux une image qui jamais ne sera en rien fidèle à une quelconque réalité.
Mais je ne tiens pas pour autant à endosser les oripeaux de mes victimes ! Ce que j’ai fait, je l’ai fait en pleine possession de mes moyens. Je ne chercherai pas à me dédouaner de ce qui m’appartient de plein droit. »

– « Vous n’êtes pas tenu non plus d’assumer la part de responsabilité des autres ! Vous pourriez… »
– « Tsss ! Il est trop tard pour me dire ce que je peux ou ne peut pas faire, non ? »

Le silence s’installe. L’homme observe la femme, à la recherche d’une prise sur laquelle il pourrait faire levier. Mais il est interrompu par une clef, que l’on imagine au bout d’un trousseau trop lourd, qui s’immisce bruyamment par le verrou de la porte.

La femme, une dernière fois, se retourne avant de quitter la pièce. « Je n’ai pas de regrets. N’est-ce pas là tout ce qui compte au fond ? » Seul, le jeune avocat rassemble ses notes. Il semble hésiter un instant, puis fait une addition au bas de la page : « Cause perdue. »

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