Face à la mer, je laisse les vagues pleurer pour moi. De mes yeux arides coulent des larmes de silence, que le vent indifférent mêle à la houle et emporte au loin. Et je me fais l’effet d’un vieux tronc d’arbre calciné, foudroyé par le sort, et qui plus jamais ne portera de fruits à ses branches.

Malheureux, il y a une multitude de façons de l’être. Mais du bonheur, il n’en existe qu’une seule sorte. Si bien que la description des circonstances de la survenue de la joie ne nous renseigne en rien sur sa nature, tandis que les histoires tristes peuvent à l’inverse prétendre être utiles, en ceci qu’elles contribuent à en éroder les causes.

Le bonheur survient plus souvent en dépit des circonstances que grâce à ces dernières. Comme l’improbable fleur qui se fraye un chemin à travers le bitume pour déboucher au jour. Les gens heureux le sont en dépit de toutes les raisons de ne pas l’être.

Le malheur est une condition, le bonheur est un choix.

Souvent, je rêve qu’aux sources de ce qui fonde toute la joie qui habite le monde, comme de toutes les peines qui l’affligent, se tient un arbre, dont les racines plongent profondément dans les eaux mêlées de terre meuble. Ces sources, je les reconnais. Elles se trouvent à quelques kilomètres au sud de mon village. Sous le couvert des rameaux immenses de l’arbre, protégé du soleil ardent, se trouve un vieil homme, assis au pied du tronc.

La pénombre me cache les traits de son visage, mais je vois que du regard il observe les eaux couler à vive allure en direction de l’océan. Et je sais qu’il garde le silence. Ou pour être précis, je sais de cette certitude que seuls les rêves peuvent nous octroyer, qu’en lui reposent tous les silences du monde.

Au réveil, je réalise que je suis né du silence, et qu’un abysse de ténèbres s’ouvre dans mon dos. En vérité, les sources se sont taries il y a déjà longtemps, en conséquence d’un barrage qui fut bâti plusieurs dizaines de kilomètres plus hauts. La terre s’est asséché, et la nature, en juste rétribution de l’industrie des hommes, a laissé passer le désert.

Alors, nous sommes partis.

Lentement, je remonte vers le vieux port. Guidé par le parfum sirupeux du thé à la menthe, et celui des cigarettes trop fortes, j’atteignis au coin de la rue la terrasse bondée d’un petit café populaire. De nombreux groupes d’hommes allaient et venaient autour de petites tables en formica, sur lesquelles se jouaient d’interminables parties de cartes ou de domino.

L’homme que je recherche est bien là. Lui ne me reconnait pas. De l’autre côté de la place, je m’installe sous un porche discret. Nous sommes si nombreux, les désœuvrés, à tenir les murs que personne ne s’offusque de ma présence.

Quelques heures plus tard, longtemps après le crépuscule, l’homme se lève et prend congé de ses amis. Il marche en direction de la ville haute, et je m’engage à sa suite. Je n’ai pas à attendre longtemps, l’éclairage public m’offre vite les pénombres nécessaires à mes projets.

D’un coup de bâton, il chute à terre et se met à gémir, le souffle coupé. « Te souviens-tu de moi ? Te souviens-tu de moi ? » Il lève les mains pour se protéger des coups. « Comment le pourrais-je ? » arrive-t-il à articuler, « vous êtes si nombreux !!! »

J’approche alors mon visage. « Il y a une semaine. Sur la plage, nous étions trop nombreux. Tu nous as dit que tu ne pourrais pas nous laisser tous nous embarquer. Qu’il fallait choisir… » L’homme gémit de plus belle « C’est comme ça, je n’y pouvais rien ! Tu veux quoi ? Je peux te rembourser ! »

Je laisse choir mon bras d’aussi haut que je le peux. Mes mains, ensanglantées, semblent habitées d’une fureur qui m’est étrangère. « Et ma femme, et ma fille ? Comment vas-tu me les rembourser ? Ton bateau, ce n’était qu’une épave ! Il s’est retourné ! Ils n’ont retrouvé que des corps noyés ! Comment vas-tu me les rembourser, hein ? Fils de chienne ! C’est de ta vie que je vais tisser le linceul de leur cadavre ! »

L’homme s’était roulé en boule dans la poussière, et tentait de se protéger du mieux qu’il pouvait. « Arrête nubien! Arrête, Allah yahdik ! Attends ! Attends ! » Pressé par la soudaine immanence de sa mort prochaine, il essayait de parler le plus vite possible. « Demain, il y a un nouveau départ ! Je peux te faire monter dedans, gratuitement ! Les corps ont été repêchés par les garde-côtes ! Là-bas, tu pourras demander à revoir les tiens ! Leurs offrir l’enterrement qu’il convient ! »

Essoufflé par l’effort, hors d’haleine, j’observais ce misérable fossoyeur des mers s’accrocher à mes jambes pour supplier ma pitié. Quelque chose alors s’est produit, comme une rupture de la réalité. Et ce fut comme si toute haine soudain avait cédé la place au vide, à l’absurde. « Demain. » Répondis-je calmement. « Demain. Si tu mens, je te retrouverai, et je te tuerai de mes mains nues !»

Lentement, je reculais vers l’embouchure de la rue, vers la lumière, puis le laissa gisant à terre. En moi, des pensées abruptes dessinaient d’étranges arabesques. Les revoir, cela vaut bien de tenter le sort. Et si la mer à mon tour m’avale, au moins dans la mort les rejoindrai-je comme l’aurai-je du il y a une semaine de cela.

Au loin, j’entends les sirènes des navires marchands quittant le port. Et leurs complaintes que porte le vent ne m’apportent aucun réconfort.

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