Il m’avait donné rendez-vous au restaurant de l’un de ces cercles privés dans lesquelles l’activité principale consistait à s’auto congratuler d’en faire partie. Le nom de ce club aujourd’hui m’échappe, mais le mot « cercle » y figurait, et c’est peut être bien pour cela que je m’y suis rendu ce soir-là. Parce que la poésie est l’ombre inexpugnable de la réalité.

Ou du moins, le signe que quelque chose se produit à la rencontre du réel et de nous-mêmes, quelque part à la surface des eaux qui séparent le ciel des abysses. Cette chose, qui ne sombre pas, par la grâce peut être de la tension superficielle, subsiste entre les ombres et la lumière.

Mais le cercle n’en était pas un. Tout au plus une congrégation de personnes soucieuses d’apparaitre et de le faire savoir. Par trois fois au fil de la conversation, je refusais poliment de m’y inscrire, sans pour autant exprimer le fond de ma pensée. Et à la place, je m’efforçais d’apparaitre lisse, parfaitement urbain, et un brin détaché.

J’aimerais éprouver de l’empathie à l’égard de ceux qui ont besoin de la patrie, de la religion, ou de tout autres appartenances comme béquilles pour se tenir debout. Je les observe chanceler à la moindre bourrasque, et s’accrocher dès que la terre tremble. Ils s’adossent aux murs, peu importe lequel, mais ce qu’ils y gagnent en stabilité, ils le perdent en horizon.

En vérité, ce qui me fait fuir, c’est la peur de me découvrir un jour moi-même appuyé en équilibre sur des illusions. Je les vois bien les bâtons qu’ils tiennent entre leurs mains pour ne pas tomber. Des bâtons, on a vite fait d’en faire des armes pour frapper son prochain. Si je me trompe, si je m’illusionne, alors moi, mes mains sont vides.

Il ne faut pas sous-estimer la densité et la profondeur de l’ombre. La lumière, les ténèbres l’avalent pour s’en repaitre et s’épaissir de sa chaleur. Elles en deviennent encore plus obscures. L’ombre est la poésie inexpugnable de la réalité.

Quelque part entre le fromage et le désert, l’un des convives argumenta que l’on ne peut comprendre Conrad si l’on ne s’intéresse pas aux conditions de son déracinement de Pologne. L’évocation dans ce lieu de son nom me semble si incongrue qu’elle reste le seul souvenir que j’ai conservé de la soirée.

Après avoir pris congé, et en sortant du vestibule, j’accueillis avec gratitude la vague d’air hivernal, comme on embrasse un ami dont on a trop longtemps été séparé. J’avais une longue marche à faire jusqu’à ma voiture, et cette perspective me réjouissait. De ce côté-ci de la Vltava, Prague à cette heure-ci offrait aux regards la même vue que celle que l’on vole en observant une jeune femme endormie. Une incarnation de la sérénité.

En marchant en direction des berges, je sentais que quelque chose d’intangible se saisissait de moi. Quelque chose d’insubmersible. Et je me disais que combien même irai-je fuir cette chose dans le plus sombre des cachots, dans l’un de ses enfers que les hommes savent si bien bâtir, qu’encore elle trouverait un chemin pour atteindre mon cœur en ligne droite.

L’éclairage tungstène des vieux lampadaires avait effacé toute trace de la couleur des façades, et le monde ainsi privé de forme, n’était plus qu’ombres et lumières. L’ombre est la réalité inexpugnable de la poésie.

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