beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: October 2014

A perte.

Une pièce exiguë, aux murs dénudés et gris. Un homme et une femme se font face. L’homme, de sa main gauche, prend des notes sans quitter du regard son interlocutrice.

– « Vous souvenez-vous des circonstances ? »
– « Mes mains ont plus de mémoires que mes yeux… Les visages, les voix, les parfums, je les oublie. Ils passent et ne laissent pas de traces… Quel handicap !
Mais mes mains compensent cette amnésie partielle. La solide prise du manche de l’outil, le déroulé d’un geste précis et antédiluvien… Ou encore le contact humide de la douceur d’une peau, et mes doigts qui fouillent le territoire de l’autre… »
– « À vous écouter, on a du mal à penser que vous êtes une manuelle… »
– « Détrompez-vous. Le geste, c’est important. N’est-ce pas là la raison de ma présence ici ? Le geste, et ses conséquences ? »

– « Vous allez devoir m’aider. À expliquer… »
– « Vous savez, il n’y a rien à expliquer… On n’explique jamais rien, on ne fait que les justifier. Il n’y a rien à craindre de l’avenir. C’est de notre passé que surgissent les monstres…
Enfant, j’avais l’intuition que le monde était injuste. Mais j’avais également la conviction que l’on pourrait y remédier une fois adulte. Les grands me semblaient stupides, tandis que nous, enfants, savions trouver les mots.
Mais nous ne grandissons pas. C’est le monde qui rapetisse à mesure que passe le temps. Il devient trop étroit pour nous et nos sentiments… Les hommes étouffent par l’encolure du nœud de leur cravate. Et les femmes, horrifiées, s’observent vieillir sans qu’aucun de leurs rêves d’enfants ne se réalise tout à fait…
Moi, j’ai rêvé d’être différente, de me défaire du passé pour mieux me bâtir un avenir. Mais à mon réveil, l’avenir, il n’y en avait plus assez pour moi. Et le passé, lui, me tenait par la main. »

– « Nous recevons tous en héritage quelque chose qui nous est étranger. Mais cela ne justifie pas tout. »
– « C’est vrai… Il faut que l’allumette rencontre la mèche pour mettre en œuvre la chaine des conséquences. Il faut une rencontre. Il a fallu que ce soit lui…
Is me disait souvent qu’il n’y a pas d’amour sans contrepartie. Que l’objet que tu aimes t’offre un objet à aimer. Mais…
Il ne fut rien de plus que le catalyseur. Il n’a rien provoqué qui ne sommeillais déjà en moi depuis longtemps. Il m’a révélé comme la solution fixe l’argent sur le négatif. »

– « C’est précisément son rôle que j’aimerai mettre en avant… »
– « Allons maître, je vaux mieux que cela ! Certaines personnes dans mon entourage, à tort ou à raison, pensent que je suis une femme bien. D’eux, je ne pense rien de tel, ni le contraire. D’eux, à vrai dire, je ne pense rien… Penser les autres, c’est construire d’eux une image qui jamais ne sera en rien fidèle à une quelconque réalité.
Mais je ne tiens pas pour autant à endosser les oripeaux de mes victimes ! Ce que j’ai fait, je l’ai fait en pleine possession de mes moyens. Je ne chercherai pas à me dédouaner de ce qui m’appartient de plein droit. »

– « Vous n’êtes pas tenu non plus d’assumer la part de responsabilité des autres ! Vous pourriez… »
– « Tsss ! Il est trop tard pour me dire ce que je peux ou ne peut pas faire, non ? »

Le silence s’installe. L’homme observe la femme, à la recherche d’une prise sur laquelle il pourrait faire levier. Mais il est interrompu par une clef, que l’on imagine au bout d’un trousseau trop lourd, qui s’immisce bruyamment par le verrou de la porte.

La femme, une dernière fois, se retourne avant de quitter la pièce. « Je n’ai pas de regrets. N’est-ce pas là tout ce qui compte au fond ? » Seul, le jeune avocat rassemble ses notes. Il semble hésiter un instant, puis fait une addition au bas de la page : « Cause perdue. »

0
Partagez votre lecture:

Hagra

Face à la mer, je laisse les vagues pleurer pour moi. De mes yeux arides coulent des larmes de silence, que le vent indifférent mêle à la houle et emporte au loin. Et je me fais l’effet d’un vieux tronc d’arbre calciné, foudroyé par le sort, et qui plus jamais ne portera de fruits à ses branches.

Malheureux, il y a une multitude de façons de l’être. Mais du bonheur, il n’en existe qu’une seule sorte. Si bien que la description des circonstances de la survenue de la joie ne nous renseigne en rien sur sa nature, tandis que les histoires tristes peuvent à l’inverse prétendre être utiles, en ceci qu’elles contribuent à en éroder les causes.

Le bonheur survient plus souvent en dépit des circonstances que grâce à ces dernières. Comme l’improbable fleur qui se fraye un chemin à travers le bitume pour déboucher au jour. Les gens heureux le sont en dépit de toutes les raisons de ne pas l’être.

Le malheur est une condition, le bonheur est un choix.

Souvent, je rêve qu’aux sources de ce qui fonde toute la joie qui habite le monde, comme de toutes les peines qui l’affligent, se tient un arbre, dont les racines plongent profondément dans les eaux mêlées de terre meuble. Ces sources, je les reconnais. Elles se trouvent à quelques kilomètres au sud de mon village. Sous le couvert des rameaux immenses de l’arbre, protégé du soleil ardent, se trouve un vieil homme, assis au pied du tronc.

La pénombre me cache les traits de son visage, mais je vois que du regard il observe les eaux couler à vive allure en direction de l’océan. Et je sais qu’il garde le silence. Ou pour être précis, je sais de cette certitude que seuls les rêves peuvent nous octroyer, qu’en lui reposent tous les silences du monde.

Au réveil, je réalise que je suis né du silence, et qu’un abysse de ténèbres s’ouvre dans mon dos. En vérité, les sources se sont taries il y a déjà longtemps, en conséquence d’un barrage qui fut bâti plusieurs dizaines de kilomètres plus hauts. La terre s’est asséché, et la nature, en juste rétribution de l’industrie des hommes, a laissé passer le désert.

Alors, nous sommes partis.

Lentement, je remonte vers le vieux port. Guidé par le parfum sirupeux du thé à la menthe, et celui des cigarettes trop fortes, j’atteignis au coin de la rue la terrasse bondée d’un petit café populaire. De nombreux groupes d’hommes allaient et venaient autour de petites tables en formica, sur lesquelles se jouaient d’interminables parties de cartes ou de domino.

L’homme que je recherche est bien là. Lui ne me reconnait pas. De l’autre côté de la place, je m’installe sous un porche discret. Nous sommes si nombreux, les désœuvrés, à tenir les murs que personne ne s’offusque de ma présence.

Quelques heures plus tard, longtemps après le crépuscule, l’homme se lève et prend congé de ses amis. Il marche en direction de la ville haute, et je m’engage à sa suite. Je n’ai pas à attendre longtemps, l’éclairage public m’offre vite les pénombres nécessaires à mes projets.

D’un coup de bâton, il chute à terre et se met à gémir, le souffle coupé. « Te souviens-tu de moi ? Te souviens-tu de moi ? » Il lève les mains pour se protéger des coups. « Comment le pourrais-je ? » arrive-t-il à articuler, « vous êtes si nombreux !!! »

J’approche alors mon visage. « Il y a une semaine. Sur la plage, nous étions trop nombreux. Tu nous as dit que tu ne pourrais pas nous laisser tous nous embarquer. Qu’il fallait choisir… » L’homme gémit de plus belle « C’est comme ça, je n’y pouvais rien ! Tu veux quoi ? Je peux te rembourser ! »

Je laisse choir mon bras d’aussi haut que je le peux. Mes mains, ensanglantées, semblent habitées d’une fureur qui m’est étrangère. « Et ma femme, et ma fille ? Comment vas-tu me les rembourser ? Ton bateau, ce n’était qu’une épave ! Il s’est retourné ! Ils n’ont retrouvé que des corps noyés ! Comment vas-tu me les rembourser, hein ? Fils de chienne ! C’est de ta vie que je vais tisser le linceul de leur cadavre ! »

L’homme s’était roulé en boule dans la poussière, et tentait de se protéger du mieux qu’il pouvait. « Arrête nubien! Arrête, Allah yahdik ! Attends ! Attends ! » Pressé par la soudaine immanence de sa mort prochaine, il essayait de parler le plus vite possible. « Demain, il y a un nouveau départ ! Je peux te faire monter dedans, gratuitement ! Les corps ont été repêchés par les garde-côtes ! Là-bas, tu pourras demander à revoir les tiens ! Leurs offrir l’enterrement qu’il convient ! »

Essoufflé par l’effort, hors d’haleine, j’observais ce misérable fossoyeur des mers s’accrocher à mes jambes pour supplier ma pitié. Quelque chose alors s’est produit, comme une rupture de la réalité. Et ce fut comme si toute haine soudain avait cédé la place au vide, à l’absurde. « Demain. » Répondis-je calmement. « Demain. Si tu mens, je te retrouverai, et je te tuerai de mes mains nues !»

Lentement, je reculais vers l’embouchure de la rue, vers la lumière, puis le laissa gisant à terre. En moi, des pensées abruptes dessinaient d’étranges arabesques. Les revoir, cela vaut bien de tenter le sort. Et si la mer à mon tour m’avale, au moins dans la mort les rejoindrai-je comme l’aurai-je du il y a une semaine de cela.

Au loin, j’entends les sirènes des navires marchands quittant le port. Et leurs complaintes que porte le vent ne m’apportent aucun réconfort.

0
Partagez votre lecture:

Clair-obscur

Il m’avait donné rendez-vous au restaurant de l’un de ces cercles privés dans lesquelles l’activité principale consistait à s’auto congratuler d’en faire partie. Le nom de ce club aujourd’hui m’échappe, mais le mot « cercle » y figurait, et c’est peut être bien pour cela que je m’y suis rendu ce soir-là. Parce que la poésie est l’ombre inexpugnable de la réalité.

Ou du moins, le signe que quelque chose se produit à la rencontre du réel et de nous-mêmes, quelque part à la surface des eaux qui séparent le ciel des abysses. Cette chose, qui ne sombre pas, par la grâce peut être de la tension superficielle, subsiste entre les ombres et la lumière.

Mais le cercle n’en était pas un. Tout au plus une congrégation de personnes soucieuses d’apparaitre et de le faire savoir. Par trois fois au fil de la conversation, je refusais poliment de m’y inscrire, sans pour autant exprimer le fond de ma pensée. Et à la place, je m’efforçais d’apparaitre lisse, parfaitement urbain, et un brin détaché.

J’aimerais éprouver de l’empathie à l’égard de ceux qui ont besoin de la patrie, de la religion, ou de tout autres appartenances comme béquilles pour se tenir debout. Je les observe chanceler à la moindre bourrasque, et s’accrocher dès que la terre tremble. Ils s’adossent aux murs, peu importe lequel, mais ce qu’ils y gagnent en stabilité, ils le perdent en horizon.

En vérité, ce qui me fait fuir, c’est la peur de me découvrir un jour moi-même appuyé en équilibre sur des illusions. Je les vois bien les bâtons qu’ils tiennent entre leurs mains pour ne pas tomber. Des bâtons, on a vite fait d’en faire des armes pour frapper son prochain. Si je me trompe, si je m’illusionne, alors moi, mes mains sont vides.

Il ne faut pas sous-estimer la densité et la profondeur de l’ombre. La lumière, les ténèbres l’avalent pour s’en repaitre et s’épaissir de sa chaleur. Elles en deviennent encore plus obscures. L’ombre est la poésie inexpugnable de la réalité.

Quelque part entre le fromage et le désert, l’un des convives argumenta que l’on ne peut comprendre Conrad si l’on ne s’intéresse pas aux conditions de son déracinement de Pologne. L’évocation dans ce lieu de son nom me semble si incongrue qu’elle reste le seul souvenir que j’ai conservé de la soirée.

Après avoir pris congé, et en sortant du vestibule, j’accueillis avec gratitude la vague d’air hivernal, comme on embrasse un ami dont on a trop longtemps été séparé. J’avais une longue marche à faire jusqu’à ma voiture, et cette perspective me réjouissait. De ce côté-ci de la Vltava, Prague à cette heure-ci offrait aux regards la même vue que celle que l’on vole en observant une jeune femme endormie. Une incarnation de la sérénité.

En marchant en direction des berges, je sentais que quelque chose d’intangible se saisissait de moi. Quelque chose d’insubmersible. Et je me disais que combien même irai-je fuir cette chose dans le plus sombre des cachots, dans l’un de ses enfers que les hommes savent si bien bâtir, qu’encore elle trouverait un chemin pour atteindre mon cœur en ligne droite.

L’éclairage tungstène des vieux lampadaires avait effacé toute trace de la couleur des façades, et le monde ainsi privé de forme, n’était plus qu’ombres et lumières. L’ombre est la réalité inexpugnable de la poésie.

0
Partagez votre lecture:

Ivoire

La foule s’écoule autour de nous, aveugle à notre présence, mais convaincue de la nécessité de nous contourner. Aucun passant ne s’arrête. Tout au plus, parfois, un léger signe d’agacement affleure à la surface des visages, une faiblesse que l’indifférence renvoie vite vers les profondeurs de ce qu’il convient d’être.

Elle dit « Tu ne laisses plus personne entrer. Tu te tiens en haut de ta tour d’ivoire, et tu n’offres que le silence à quiconque souhaite venir te rejoindre. » Elle dit « Tu as chassé de toi ton humanité. Tu as fermé ton cœur. » Elle dit « Tu es un homme seul, une solitude choisie, mais tu ne réalises pas l’esseulement que ton absence fait subir au monde. »

Je garde le silence. Il n’y a rien à ajouter. Rien ne m’ébranle, pas même les coups d’épaules qui de temps à autre viennent en vain briser la bulle. Elle aussi ne laisse rien apparaitre. Ce ne sont pas des reproches. Elle égrène simplement les constatations, comme l’on dresse un état des lieux.

« C’est absurde. » Ajoute-t-elle.

« C’est ainsi. » Répondis-je. « Ainsi que je le veux. » Je campe mon regard dans le sien, comme pour y puiser la force de parler. « Le monde est absurde, et je ne veux plus y prendre part. Y prendre part, c’est se livrer à l’inéluctable médiocrité de nos désirs, et céder à la corruption des émotions. Il n’y a là plus rien que je ne connaisse déjà. Ce vin ne m’apporte plus l’ivresse. J’en ai bu l’alcool jusqu’à la lie. »

Elle détourne son regard, et fixe au loin un point imaginaire que la foule en mouvement lui cache à la vue. « Tu es bornée. À tous les sens du terme. En te condamnant au silence, c’est nous tous que tu condamnes à la séparation. Tu es orgueilleux, et égoïste ! »

« Ni l’un ni l’autre. Au contraire. » À mon tour, je détourne mon regard, et fixe un point au sol. « Je n’essaye ni de fuir mes responsabilités ni de m’éviter de souffrir. Je n’éprouve aucune supériorité qui me pousserait à m’élever au-dessus de la plèbe ni aucun complexe qui me pousserait au contraire à m’effacer. »

La foule, qui nous isolait du monde, devient peu à peu moins dense, moins oppressante. Ce que l’on gagne en espace, nous semblons le perdre en liberté. Le silence s’installe, comme une oreille indélicate assèche la parole.

Je dis « Peut-être serais-je égoïste, si j’étais convaincu de cacher en moi un trésor dont je voudrai avoir l’usage exclusif. » Je dis « Je n’ai rien à offrir, à quiconque. Rien que l’on ne puisse trouver ailleurs, et facilement. » Je dis « Et mes épaules, aussi larges soient-elles, n’ont rien de comparable avec celles d’Atlas. »

Le hall de la gare, désormais désert et plongé dans une semi-obscurité, résonne de l’écho de mes paroles. Une voix préenregistrée, vaguement inaudible, annonce le départ imminent d’un train vers une destination qui m’est inconnue. Elle se retourne, entame deux pas vers les quais, puis se retourne, comme saisie du besoin soudain d’ajouter une dernière objection.

« Tu n’es pas égoïste comme cela. » Elle s’approche à nouveau. « Tu n’es pas du genre à garder pour toi, ce n’est pas un égoïsme de profit. » Elle avance son visage, je sens son souffle sur le mien. « Ton égoïsme, c’est ton refus d’admettre le besoin que les autres ont de toi. Parce que tu n’as besoin de nous, tu veux imposer la réciproque. »

« Mais le monde n’est pas à ton image. Et que tu le veuilles ou non, les liens que les personnes tissent à ton égard t’attachent, combien même ils ne sont pas de ton fait. »

Elle se retourne, et repart en direction des quais, sans attendre de réponse de ma part. Seul l’écho de ses pas subsiste quelque temps.

0
Partagez votre lecture:

© 2017 beau: adj m.

Theme by Anders NorenUp ↑