beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Singularité

Toute la logique du monde moderne peut se résumer à une et une seule quête : comment produire et reproduire toujours plus, tout en consommant toujours moins. Moins d’énergie, moins de capital, moins de travail.

L’apparition du salariat, les premières fabriques industrielles, l’organisation scientifique du travail, le remplacement des facteurs humains par des sources d’énergie toujours plus efficaces et moins couteuses (de la vapeur à l’électricité en passant par le pétrole), du cheval de trait aux robots en passant par les machines-outils, toutes les technologies de l’information… C’est la totalité de ce mouvement qui s’inscrit dans cette même logique.

C’est le monde de la duplication. Les mêmes vêtements vendus en masse sous des marques différentes aux quatre coins du monde. Les mêmes voitures qui partagent châssis et motorisations, mais aux noms différents et aux myriades d’options pour donner l’illusion de l’authentique. Les mêmes meubles Suédois ou non et qui se montent de la même façon, mais aux gammes sans cesse renouvelées.

Avec, pour point d’orgue, le monde numérique. L’information dans les registres du CPU est copiée dans un cache, le cache est écrit sur le disque dur. La donnée du disque dur est découpée en paquet, et envoyée sur le réseau. Ces paquets sont recopiés sur les routeurs qui les retransmettent à d’autres routeurs, qui eux même continuent de les acheminer. Les serveurs reconstituent le fichier avec les paquets reçus, puis l’écrivent quelque part sur une dizaine d’autres disques durs, chacun clone les un des autres, pour plus de sécurité. La totalité du réseau dépend de la capacité à copier et à recopier sans fin les informations qui y circulent.

C’est le monde parfait, celui de la copie conforme. En comparaison, même l’usine la plus sophistiquée ne peut produire les mêmes objets sans que des imperfections ne s’y glissent, sans déchets.

Mais le réel lui-même est en voie de liquéfaction. Aujourd’hui, le réel est manufacturé (terme fallacieux si tant est que la main de l’homme a de moins en moins de prise sur la façon de l’objet). Demain, nous imprimerons le réel.

La fabrique de ce qui nous entoure, la matière, est devenue une commodité. Ce qui lui donne de la valeur ou de l’utilité, c’est comment cette matière s’arrange, s’emboite ou se compose. La forme et la mécanique contiennent l’information, ce qui distingue un vulgaire tas de ciment d’une nouvelle construction.

Bientôt, bien plus vite qu’on ne l’imagine, nous produirons nos objets quotidiens à façon. Et de la même manière que nous voyons progressivement s’éteindre le travail (la disparition des emplois non qualifiés est actée, mais le front avance inéluctablement vers l’expertise), nous verrons s’éteindre le monde de la fabrique.

Il nous restera alors peut être plus que trois éléments en circulation : la matière (celle que l’on consomme pour se nourrir ou pour fabriquer les objets de notre quotidien), l’information (comment produire la matière et comment l’utiliser), et l’énergie (les moyens de combiner la matière en fonction de l’information dont on dispose).

Dans ce monde-là, quand le capital aura été concentré au-delà de toute raison, quand le gouffre qui déjà sépare ceux qui savent et ceux qui ont de ceux qui survivent sera devenu un océan rouge, quand nous aurons atteint la singularité, saurons nous nous souvenir de ce qu’être humain signifie ?

0
Partagez votre lecture:

1 Comment

  1. Quand retrouverons-nous la force d’écouter vibrer cette braise au fond de nous ?

    0

Leave a Reply

Your email address will not be published.

*

© 2018 beau: adj m.

Theme by Anders NorenUp ↑