Tout ce que le monde a fait de lumière, c’est à la nuit tombée qu’on le découvre. Le crépuscule en effaçant le jour libère la vue de sa charge. Le monde se rétrécit alors aux limites que trace l’orée de l’éclairage artificiel. Et ce qui se tient à l’intérieur de cette lumière est comme déposé sur un écrin de ténèbres, magnifié au-delà de tout réalisme.

Une série de café-terrasse et de bar-restaurant s’égrène le long du Grand Boulevard, le seul digne de ce nom dans cette petite ville de province. Ceux qui fuient le campus de la desserte universitaire ou de l’IUT s’y retrouvent tôt en soirée, avant de rejoindre les soirées étudiantes ou les couloirs du CROUS.

J’y retrouve la bande, ma bande. On y boit pour fêter la fin des examens ou la moyenne exécrable de la promotion. On y boit ce que l’on peut s’offrir, et on rit fort. On chante de vieux chants de marins alors que la mer est si loin, et nos voix portent à l’autre bout de l’avenue. On parle de choses que l’on ne comprend pas avec l’assurance docte de ceux qui ont lu trop de livres. On s’engage sur des idées en eaux peu profondes. On pense refaire le monde, et c’est lui qui nous fait.

La connaissance s’acquiert, mais rien ne se sait vraiment qui ne soit le fruit de l’expérience.

Mais on s’en fout. On danse. Et surtout, on tombe amoureux au premier regard, d’un rire généreux, d’un déhanché libéré, d’une chevelure abondante. On tombe bien amoureux oh, toutes les dix minutes environ. Vient le temps des audaces. On sait où l’on commence la soirée, mais on ne sait jamais chez qui elle va se terminer.

J’observe, envieux peut être, les plus audacieux de mes amis faire les choses les plus stupides sans que jamais aucune conséquence grave n’en découle, comme si le monde entier était à eux. Ils voient une jolie fille, et voilà, ils l’aiment. Mais la nuit, à mes yeux, toutes les femmes me semblent belles. Moi, je n’ai pas l’amour facile. Comment font-ils ?

Comment aimer quelqu’un dont on ne connait pas le délié de son écriture manuscrite ? Peut-elle au moins citer quelques poèmes ? A-t-elle déjà pleuré devant un film, une pièce de théâtre, un tableau ? A-t-elle de ses petites manies qui la rendent simultanément si vulnérable et touchante ? A-t-elle besoin de boire pour se sentir libérée ? Sait-elle faire l’amour en se livrant à l’abandon le plus total, sans aucune limite ni tabou, tout en préservant cette si désirable pudeur ?

Sait-elle aimer sans posséder ? Sait-elle aimer sans chercher à comprendre ?

Mes amis se moquent. Tu verras bien, me disent-ils. Embrasse d’abord, tombe amoureux ensuite. Peut-être ont-ils raison, toujours est-il qu’ils retournent vite à leurs jeux amoureux. Et moi je les observe vivre, et de les sentir heureux me gonfle le cœur d’un bonheur qui me semble au moins égal à celui qu’ils éprouvent.

Tout ce que le monde a fait de lumière, c’est à la nuit tombée que je le découvre. L’aube comme un reproche agresse nos yeux fatigués d’avoir vu une nuit blanche. Le jour révèle alors les limites d’un monde qui le temps de quelques heures nous a semblé sans horizon. Nos pas résonnent dans les rues désertes de la ville encore assoupie.

On rentre dormir, en attendant qu’à nouveau la nuit vienne nous libérer du jour.

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