Tard dans la nuit, je remonte à pied des quais de la Seine jusqu’à Barbès. Boulevard Sébastopol, Boulevard de Strasbourg, Boulevard Magenta. C’est une longue marche. De chaque côté de la rue, des petits groupes éméchés essayent en vain d’attraper l’un des taxis qui passent, mais ils sont déjà occupés par des clients venant de plus loin, de Saint-Germain ou de Montparnasse. Les bus de nuit, bondés et bruyants, roulent trop vite dans les couloirs qui leur sont réservés. Il faut faire gaffe pour traverser.

Je passe à proximité des gares. Paris change de physionomie. La nuit, c’est moins visible, moins évident, mais on le sent dans le regard des passants que l’on croise.

Un peu plus haut dans Barbès, je salue quelques putes, toutes Africaines, celles qui trainent pas loin de mon immeuble. Elles savent que je ne suis pas client, alors elles se détendent. Les jupes trop courtes, les tenues dans lesquelles leurs formes débordent, le maquillage criard, leurs regards fatigués. Parfois, je redescends de ma piaule pour leur offrir un café. On blague beaucoup, elles me mentent en riant aux éclats. Ça n’a pas d’importance. Les macs qui tiennent le pavé ne se formalisent pas de ma présence. Ici, tout le monde me connait.

Barbès. Là où tout se vend, tout s’achète, et rien ne se sait. Boulevard Barbès, qui trace comme une frontière, d’une part Montmartre, de l’autre, la goutte d’or, autant dire l’Afrique.

Je me lève, tard. Ma chambre se situe sous les combles, au septième étage d’un ancien bâtiment haussmannien, côté cour intérieure. 9m2, douche et cuisine comprises. Toilette sur le palier. Je la loue au dentiste du 4e étage. « Regardez, on voit le sacré cœur depuis la lucarne » m’avait-il dit lors de ma visite. De fait, si l’on se penche un peu, un bout de blanc émerge, une merveille, au-dessus des toits gris et sales.

La faim finit par me chasser de mon clapier. Je descends dans l’ascenseur exigu – on n’y mettrait pas deux hommes. Lorsque j’ouvre la lourde porte sécurisée, une onde sonore me souffle. Hébété par la lumière, le bruit, les odeurs, je reste un moment appuyé dans le porche.

J’achète deux paquets de cigarettes à un vendeur à la sauvette – elles n’ont de Marlboro que la marque contrefaite sur le paquet – puis me dirige vers Ornano et Saint Ouen. Un vieux griot sénégalais, qui parfois me raconte ses histoires, m’offre un épi de maïs brulant qu’un compère fait griller sur un Caddie volé.

Je longe la rue du pas de ceux qui ne sont pas pressés. On est dimanche, je n’ai rien de mieux à faire. Quelques boutiques spécialisées exposent du Manioc et des bananes plantains. Les boucheries sont prises d’assauts. Je passe une boutique de téléphonie mobile, une affiche m’annonce que l’on y offre un four micro-onde pour l’achat de tout téléphone. Voilà, je me dis, Barbès, c’est ça.

Au bout d’Ornano, une langue de vide s’étire entre le périphérique et les maréchaux. La circulation est complètement bouché, si bien qu’un concert de klaxon y tient lieu. Je presse le pas pour rejoindre les puces. Parfois, je donne le coup de main pour porter quelques paquets ou tenir un stand. Parfois, je me contente d’y boire le café. Parfois, j’y laisse file le temps, faute de mieux, faute de ne savoir que faire du jour, moi qui aime tant la nuit.

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