Les faits sont obstinés. Je jette la lettre sur le petit bureau. Une lettre à entête, du ministère de la Défense. Je ne l’ai pas ouverte. Ce qu’elle m’annonce officiellement, on me l’a annoncé il y déjà depuis plusieurs jours. Le téléphone sonne encore. Je ne réponds pas. Pour l’heure, la réalité m’étouffe. Je n’ai pas le courage.

La réalité, butée et sûre d’elle, s’immisce à travers toutes les interstices de nos illusions. Elle colle à la peau comme un film plastique. Elle hurle sans bruit, et son silence recouvre le vacarme. Son cri m’arrache au mensonge, et m’empêche de dormir.

Détourner le regard. Éprouver comme une urgence le besoin de se retrouver seul.

Je sors du studio, et je vais me perdre dans les grands magasins. Ils sont comme l’endroit le plus isolé au monde. Les ombres qui y déambulent ne prêtent aucune attention les unes aux autres. Les épaules parfois s’y entrechoquent sans que jamais aucune réaction ne se produise. Aucun échange thermique, aucune rencontre. Seulement de la gêne, la culpabilité diffuse qui se transforme en agressivité et que l’on projette comme le serpent son venin.

J’erre au hasard dans les rayons, et c’est absurde, mais pour un moment, les objets qui y sont exposés me consolent. Les objets, ces émotions contrefaites prêtes à l’emploi. Du bonheur à emballer, en duty free pour ceux qui de si loin viennent acheter au prix fort ce qui a si peu de valeur. Un espace factice, où les murs suintent le désespoir, où la lumière artificielle contrefait celle du jour, où chaque signe et chaque symbole ne racontent qu’une seule histoire, celle d’un abime.

Un espace à mon image.

Ivre du brouhaha des parfums qui se dégagent du rez-de-chaussée, assommé de musique électronique, je gagne les étages en titubant. Je prends de la hauteur, et à mesure que monte l’escalator automatique, je me défais du sol. Je me livre à la foule, en renonçant à toute forme d’orientation. Partout, on m’ignore, et je me baigne dans cet océan de mépris policé.

Là, mes pensées se dissolvent. Je perds conscience, et seule la mécanique me tient debout, vaguement chancelant.

« Adrien ? »

Pendant un bon moment, inexpressif, je dévisage la personne qui vient de prononcer mon prénom. Du reste, est-ce bien ainsi que je m’appelle ? Je ramasse aussi vite que je le peux les fragments épars de ma personne dans une vaine tentative de recomposer une posture.

– « Ca va Adrien ? Tu as l’ai un peu patraque… »
– « Oui oui, ca va… » Mince, mais c’est quoi son nom à lui déjà ? « … Julien. C’est juste que les grands magasins, le bruit, les annonces, tu sais… Et toi ? »
– « Oh bah oui ! Dis, ç’est étrange de te croiser ici ! J’aurai juré que jamais tu ne mettais les pieds dans ce genre d’endroit ! » ajouta-t-il.
– « J’évite en principe… » répondis-je maladroitement.
– « Je comprends, moi aussi. J’ai lu le draft de ton papier tu sais. Et il est très bon ! Très bon ! Il aura un impact retentissant dans la communauté scientifique ! »

Pendant cinq minutes je le laisse discourir sur mes théories, auxquelles il est évident qu’il n’a rien compris. Le courage de le reprendre me manque, je n’ai plus assez d’empathie en moi pour cela. Les petits jeux d’esprit, les petits hommes qui se jaugent à l’aide de grandes idées m’indiffèrent. Plus tard, il dira de moi « Dubreuil ? Un génie ! Mais quel connard ce type quand même. »

Déjà, il doit « me laisser », mais jure qu’il assistera à ma présentation à la prochaine conférence. Je n’en crois pas un mot. Il descend acheter un petit cadeau à sa femme, croit-il bon d’ajouter. Moi je sais d’avance qu’il prendra deux boucles de paires d’oreilles identiques, l’une pour sa femme, et l’autre pour sa maitresse.

Je l’observe marcher en direction des escaliers puis se fondre dans la foule. Son intrusion a brisé le charme. Je n’ai plus la force d’échapper au réel. Je rentre.

Sur le bureau, la lettre m’attend toujours. Je ne l’ouvre pas. Je sais ce qu’elle contient. « Nous avons le regret de vous annoncer le décès du lieutenant Dubreuil Julie… »

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