beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: September 2014

La nuit est jeune

Tout ce que le monde a fait de lumière, c’est à la nuit tombée qu’on le découvre. Le crépuscule en effaçant le jour libère la vue de sa charge. Le monde se rétrécit alors aux limites que trace l’orée de l’éclairage artificiel. Et ce qui se tient à l’intérieur de cette lumière est comme déposé sur un écrin de ténèbres, magnifié au-delà de tout réalisme.

Une série de café-terrasse et de bar-restaurant s’égrène le long du Grand Boulevard, le seul digne de ce nom dans cette petite ville de province. Ceux qui fuient le campus de la desserte universitaire ou de l’IUT s’y retrouvent tôt en soirée, avant de rejoindre les soirées étudiantes ou les couloirs du CROUS.

J’y retrouve la bande, ma bande. On y boit pour fêter la fin des examens ou la moyenne exécrable de la promotion. On y boit ce que l’on peut s’offrir, et on rit fort. On chante de vieux chants de marins alors que la mer est si loin, et nos voix portent à l’autre bout de l’avenue. On parle de choses que l’on ne comprend pas avec l’assurance docte de ceux qui ont lu trop de livres. On s’engage sur des idées en eaux peu profondes. On pense refaire le monde, et c’est lui qui nous fait.

La connaissance s’acquiert, mais rien ne se sait vraiment qui ne soit le fruit de l’expérience.

Mais on s’en fout. On danse. Et surtout, on tombe amoureux au premier regard, d’un rire généreux, d’un déhanché libéré, d’une chevelure abondante. On tombe bien amoureux oh, toutes les dix minutes environ. Vient le temps des audaces. On sait où l’on commence la soirée, mais on ne sait jamais chez qui elle va se terminer.

J’observe, envieux peut être, les plus audacieux de mes amis faire les choses les plus stupides sans que jamais aucune conséquence grave n’en découle, comme si le monde entier était à eux. Ils voient une jolie fille, et voilà, ils l’aiment. Mais la nuit, à mes yeux, toutes les femmes me semblent belles. Moi, je n’ai pas l’amour facile. Comment font-ils ?

Comment aimer quelqu’un dont on ne connait pas le délié de son écriture manuscrite ? Peut-elle au moins citer quelques poèmes ? A-t-elle déjà pleuré devant un film, une pièce de théâtre, un tableau ? A-t-elle de ses petites manies qui la rendent simultanément si vulnérable et touchante ? A-t-elle besoin de boire pour se sentir libérée ? Sait-elle faire l’amour en se livrant à l’abandon le plus total, sans aucune limite ni tabou, tout en préservant cette si désirable pudeur ?

Sait-elle aimer sans posséder ? Sait-elle aimer sans chercher à comprendre ?

Mes amis se moquent. Tu verras bien, me disent-ils. Embrasse d’abord, tombe amoureux ensuite. Peut-être ont-ils raison, toujours est-il qu’ils retournent vite à leurs jeux amoureux. Et moi je les observe vivre, et de les sentir heureux me gonfle le cœur d’un bonheur qui me semble au moins égal à celui qu’ils éprouvent.

Tout ce que le monde a fait de lumière, c’est à la nuit tombée que je le découvre. L’aube comme un reproche agresse nos yeux fatigués d’avoir vu une nuit blanche. Le jour révèle alors les limites d’un monde qui le temps de quelques heures nous a semblé sans horizon. Nos pas résonnent dans les rues désertes de la ville encore assoupie.

On rentre dormir, en attendant qu’à nouveau la nuit vienne nous libérer du jour.

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Singularité

Toute la logique du monde moderne peut se résumer à une et une seule quête : comment produire et reproduire toujours plus, tout en consommant toujours moins. Moins d’énergie, moins de capital, moins de travail.

L’apparition du salariat, les premières fabriques industrielles, l’organisation scientifique du travail, le remplacement des facteurs humains par des sources d’énergie toujours plus efficaces et moins couteuses (de la vapeur à l’électricité en passant par le pétrole), du cheval de trait aux robots en passant par les machines-outils, toutes les technologies de l’information… C’est la totalité de ce mouvement qui s’inscrit dans cette même logique.

C’est le monde de la duplication. Les mêmes vêtements vendus en masse sous des marques différentes aux quatre coins du monde. Les mêmes voitures qui partagent châssis et motorisations, mais aux noms différents et aux myriades d’options pour donner l’illusion de l’authentique. Les mêmes meubles Suédois ou non et qui se montent de la même façon, mais aux gammes sans cesse renouvelées.

Avec, pour point d’orgue, le monde numérique. L’information dans les registres du CPU est copiée dans un cache, le cache est écrit sur le disque dur. La donnée du disque dur est découpée en paquet, et envoyée sur le réseau. Ces paquets sont recopiés sur les routeurs qui les retransmettent à d’autres routeurs, qui eux même continuent de les acheminer. Les serveurs reconstituent le fichier avec les paquets reçus, puis l’écrivent quelque part sur une dizaine d’autres disques durs, chacun clone les un des autres, pour plus de sécurité. La totalité du réseau dépend de la capacité à copier et à recopier sans fin les informations qui y circulent.

C’est le monde parfait, celui de la copie conforme. En comparaison, même l’usine la plus sophistiquée ne peut produire les mêmes objets sans que des imperfections ne s’y glissent, sans déchets.

Mais le réel lui-même est en voie de liquéfaction. Aujourd’hui, le réel est manufacturé (terme fallacieux si tant est que la main de l’homme a de moins en moins de prise sur la façon de l’objet). Demain, nous imprimerons le réel.

La fabrique de ce qui nous entoure, la matière, est devenue une commodité. Ce qui lui donne de la valeur ou de l’utilité, c’est comment cette matière s’arrange, s’emboite ou se compose. La forme et la mécanique contiennent l’information, ce qui distingue un vulgaire tas de ciment d’une nouvelle construction.

Bientôt, bien plus vite qu’on ne l’imagine, nous produirons nos objets quotidiens à façon. Et de la même manière que nous voyons progressivement s’éteindre le travail (la disparition des emplois non qualifiés est actée, mais le front avance inéluctablement vers l’expertise), nous verrons s’éteindre le monde de la fabrique.

Il nous restera alors peut être plus que trois éléments en circulation : la matière (celle que l’on consomme pour se nourrir ou pour fabriquer les objets de notre quotidien), l’information (comment produire la matière et comment l’utiliser), et l’énergie (les moyens de combiner la matière en fonction de l’information dont on dispose).

Dans ce monde-là, quand le capital aura été concentré au-delà de toute raison, quand le gouffre qui déjà sépare ceux qui savent et ceux qui ont de ceux qui survivent sera devenu un océan rouge, quand nous aurons atteint la singularité, saurons nous nous souvenir de ce qu’être humain signifie ?

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Barbès

Tard dans la nuit, je remonte à pied des quais de la Seine jusqu’à Barbès. Boulevard Sébastopol, Boulevard de Strasbourg, Boulevard Magenta. C’est une longue marche. De chaque côté de la rue, des petits groupes éméchés essayent en vain d’attraper l’un des taxis qui passent, mais ils sont déjà occupés par des clients venant de plus loin, de Saint-Germain ou de Montparnasse. Les bus de nuit, bondés et bruyants, roulent trop vite dans les couloirs qui leur sont réservés. Il faut faire gaffe pour traverser.

Je passe à proximité des gares. Paris change de physionomie. La nuit, c’est moins visible, moins évident, mais on le sent dans le regard des passants que l’on croise.

Un peu plus haut dans Barbès, je salue quelques putes, toutes Africaines, celles qui trainent pas loin de mon immeuble. Elles savent que je ne suis pas client, alors elles se détendent. Les jupes trop courtes, les tenues dans lesquelles leurs formes débordent, le maquillage criard, leurs regards fatigués. Parfois, je redescends de ma piaule pour leur offrir un café. On blague beaucoup, elles me mentent en riant aux éclats. Ça n’a pas d’importance. Les macs qui tiennent le pavé ne se formalisent pas de ma présence. Ici, tout le monde me connait.

Barbès. Là où tout se vend, tout s’achète, et rien ne se sait. Boulevard Barbès, qui trace comme une frontière, d’une part Montmartre, de l’autre, la goutte d’or, autant dire l’Afrique.

Je me lève, tard. Ma chambre se situe sous les combles, au septième étage d’un ancien bâtiment haussmannien, côté cour intérieure. 9m2, douche et cuisine comprises. Toilette sur le palier. Je la loue au dentiste du 4e étage. « Regardez, on voit le sacré cœur depuis la lucarne » m’avait-il dit lors de ma visite. De fait, si l’on se penche un peu, un bout de blanc émerge, une merveille, au-dessus des toits gris et sales.

La faim finit par me chasser de mon clapier. Je descends dans l’ascenseur exigu – on n’y mettrait pas deux hommes. Lorsque j’ouvre la lourde porte sécurisée, une onde sonore me souffle. Hébété par la lumière, le bruit, les odeurs, je reste un moment appuyé dans le porche.

J’achète deux paquets de cigarettes à un vendeur à la sauvette – elles n’ont de Marlboro que la marque contrefaite sur le paquet – puis me dirige vers Ornano et Saint Ouen. Un vieux griot sénégalais, qui parfois me raconte ses histoires, m’offre un épi de maïs brulant qu’un compère fait griller sur un Caddie volé.

Je longe la rue du pas de ceux qui ne sont pas pressés. On est dimanche, je n’ai rien de mieux à faire. Quelques boutiques spécialisées exposent du Manioc et des bananes plantains. Les boucheries sont prises d’assauts. Je passe une boutique de téléphonie mobile, une affiche m’annonce que l’on y offre un four micro-onde pour l’achat de tout téléphone. Voilà, je me dis, Barbès, c’est ça.

Au bout d’Ornano, une langue de vide s’étire entre le périphérique et les maréchaux. La circulation est complètement bouché, si bien qu’un concert de klaxon y tient lieu. Je presse le pas pour rejoindre les puces. Parfois, je donne le coup de main pour porter quelques paquets ou tenir un stand. Parfois, je me contente d’y boire le café. Parfois, j’y laisse file le temps, faute de mieux, faute de ne savoir que faire du jour, moi qui aime tant la nuit.

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Le temple

Les faits sont obstinés. Je jette la lettre sur le petit bureau. Une lettre à entête, du ministère de la Défense. Je ne l’ai pas ouverte. Ce qu’elle m’annonce officiellement, on me l’a annoncé il y déjà depuis plusieurs jours. Le téléphone sonne encore. Je ne réponds pas. Pour l’heure, la réalité m’étouffe. Je n’ai pas le courage.

La réalité, butée et sûre d’elle, s’immisce à travers toutes les interstices de nos illusions. Elle colle à la peau comme un film plastique. Elle hurle sans bruit, et son silence recouvre le vacarme. Son cri m’arrache au mensonge, et m’empêche de dormir.

Détourner le regard. Éprouver comme une urgence le besoin de se retrouver seul.

Je sors du studio, et je vais me perdre dans les grands magasins. Ils sont comme l’endroit le plus isolé au monde. Les ombres qui y déambulent ne prêtent aucune attention les unes aux autres. Les épaules parfois s’y entrechoquent sans que jamais aucune réaction ne se produise. Aucun échange thermique, aucune rencontre. Seulement de la gêne, la culpabilité diffuse qui se transforme en agressivité et que l’on projette comme le serpent son venin.

J’erre au hasard dans les rayons, et c’est absurde, mais pour un moment, les objets qui y sont exposés me consolent. Les objets, ces émotions contrefaites prêtes à l’emploi. Du bonheur à emballer, en duty free pour ceux qui de si loin viennent acheter au prix fort ce qui a si peu de valeur. Un espace factice, où les murs suintent le désespoir, où la lumière artificielle contrefait celle du jour, où chaque signe et chaque symbole ne racontent qu’une seule histoire, celle d’un abime.

Un espace à mon image.

Ivre du brouhaha des parfums qui se dégagent du rez-de-chaussée, assommé de musique électronique, je gagne les étages en titubant. Je prends de la hauteur, et à mesure que monte l’escalator automatique, je me défais du sol. Je me livre à la foule, en renonçant à toute forme d’orientation. Partout, on m’ignore, et je me baigne dans cet océan de mépris policé.

Là, mes pensées se dissolvent. Je perds conscience, et seule la mécanique me tient debout, vaguement chancelant.

« Adrien ? »

Pendant un bon moment, inexpressif, je dévisage la personne qui vient de prononcer mon prénom. Du reste, est-ce bien ainsi que je m’appelle ? Je ramasse aussi vite que je le peux les fragments épars de ma personne dans une vaine tentative de recomposer une posture.

– « Ca va Adrien ? Tu as l’ai un peu patraque… »
– « Oui oui, ca va… » Mince, mais c’est quoi son nom à lui déjà ? « … Julien. C’est juste que les grands magasins, le bruit, les annonces, tu sais… Et toi ? »
– « Oh bah oui ! Dis, ç’est étrange de te croiser ici ! J’aurai juré que jamais tu ne mettais les pieds dans ce genre d’endroit ! » ajouta-t-il.
– « J’évite en principe… » répondis-je maladroitement.
– « Je comprends, moi aussi. J’ai lu le draft de ton papier tu sais. Et il est très bon ! Très bon ! Il aura un impact retentissant dans la communauté scientifique ! »

Pendant cinq minutes je le laisse discourir sur mes théories, auxquelles il est évident qu’il n’a rien compris. Le courage de le reprendre me manque, je n’ai plus assez d’empathie en moi pour cela. Les petits jeux d’esprit, les petits hommes qui se jaugent à l’aide de grandes idées m’indiffèrent. Plus tard, il dira de moi « Dubreuil ? Un génie ! Mais quel connard ce type quand même. »

Déjà, il doit « me laisser », mais jure qu’il assistera à ma présentation à la prochaine conférence. Je n’en crois pas un mot. Il descend acheter un petit cadeau à sa femme, croit-il bon d’ajouter. Moi je sais d’avance qu’il prendra deux boucles de paires d’oreilles identiques, l’une pour sa femme, et l’autre pour sa maitresse.

Je l’observe marcher en direction des escaliers puis se fondre dans la foule. Son intrusion a brisé le charme. Je n’ai plus la force d’échapper au réel. Je rentre.

Sur le bureau, la lettre m’attend toujours. Je ne l’ouvre pas. Je sais ce qu’elle contient. « Nous avons le regret de vous annoncer le décès du lieutenant Dubreuil Julie… »

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