Je ne connais pas d’endroit plus isolé au monde que la scène du théâtre, quand la lumière des projecteurs plonge le public dans l’obscurité. Le voile s’évapore. C’est comme si d’un coup l’on avait effacé le monde entier, sauf cette petite portion de réalité, quelques dizaines de mètre carré, un ilot de lumière au creux des ténèbres.

La foule, on la devine plus qu’on ne la voit. Les conversations s’étiolent en chuchotement, puis s’éteignent peu à peu. De part et d’autre, quelques gorges raclent leurs trachées comme pour mieux étayer le silence. Les regards se tournent vers l’avant, et se posent sur moi. Ils ne m’avaient pas vue avant. Alors je sens le contact de ces yeux que je devine avides, et j’attends qu’ils s’ajustent à ma présence solitaire sur la scène dénudée.

A cet instant précis, avant que le moindre geste de ma part ne vienne briser le charme, et que les mots n’éclaboussent le silence, voilà, à cet instant précis, plus rien ne compte. Le monde peut bien s’effondrer, moi j’en suis à l’épicentre. Et le temps que dure cette seconde s’allonge et s’étire comme le chat au soleil.

La suite m’indiffère. Le reste m’est accessoire, ce n’est que du jeu. Car moi, c’est pour cette seconde que je monte sur scène.

Il n’existe rien qui ne m’effraie ni ne m’exalte autant. Ni l’alcool, ni l’amour. L’alcool se dissipe dans les brumes, l’amour s’éteint dans des draps gelés.

Je ne te demande pas de comprendre. Du reste, je sais, tu n’as jamais vraiment essayé. C’était trop… dur. Tu as été la personne la plus proche de moi, a bien des égards tu l’es encore, et pourtant un abime de vide nous sépare.

A équidistance de nous deux se trouve le monde, et tout ce que l’on y a trouvé de beau, d’utile et de nécessaire. Le clair de terre illumine nos visages. Un moment, tu me regardes, et l’interstice se comble. Puis, tu te détournes. De nous, de moi, de ce qui fut, de ce qui pourrait être. L’espace se dilate et se refroidi.

C’est un départ, c’est un adieu. Je t’ai perdu. Ou plutôt, je me perdrai à te retenir. Je le regrette. Je t’aime, mais tu n’as rien d’irrémédiable.

A Vienne, l’on dit que ce sera bientôt la guerre. Bientôt, il n’y aura plus de place pour les simulacres, aussi vrais, aussi justes soient-il. Plus de place pour les troubadours, les saltimbanques, les hommes libres.

Ce monde n’est pas pour nous.

La solitude me terrifie- je ne me suis pas de bonne compagnie. Mais arrêter la scène plus encore. Alors demain, je monterai une fois de plus sur l’estrade. Demain, toi, tu seras parti. Et quand je sentirai tous ces regards fouiller mon visage, c’est le trou béant de ton absence qu’ils exploreront. Ensemble, nous nous abimerons. Et toi, de ce naufrage, tu seras loin.

Pars, et ne te retourne pas. Ceux qui le font deviennent des statues de sel. Ils dépérissent. Moi, je reste, comme il convient. Je veille, j’attends. Bientôt, l’on viendra fermer le théâtre, arrêter la troupe, m’assassiner d’un coup de feu comme on abat les bêtes. Mais avant la mort, il y a la vie. Et demain, sur scène, moi, je serai vivante.

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