La pluie s’abattait depuis plusieurs heures sans discontinuer. Une pluie froide, lourde, et obstinée. À travers la baie vitrée, le ciel maussade me rappelait mes longues heures d’ennui en cours de langue ou de Français, les après-midi d’hiver. Je les perdais à rêvasser que soudain à travers l’encadrement de la fenêtre humide se produise quelque chose d’exceptionnel. N’importe quoi. Tout était prétexte à s’extraire de la classe, à s’évader dans l’imaginaire.

Et plus d’une fois, ce qui survenait n’était pas l’évènement imprévu et surprenant qui venait interrompre le cours, mais simplement la question inattendue que l’enseignant avait soudain décidé de m’adresser. Surpris, je balbutiais une ineptie dans le vague espoir de viser juste, et ne recevait en retour que remontrances et sourires narquois.

Ce temps est révolu. Du contenu du cours, du nom de l’enseignant, il ne me reste rien. Rien si ce n’est ce sentiment que j’éprouve parfois les jours de pluie.

Septembre arrive avant l’heure. Un vague parfum de rentrée prématurée circule le long des artères de la ville. Elle chasse un été qui ne s’est jamais décidé à venir. Tout s’accélère, tout va trop vite…

« Jamais tu ne doutes de rien ? » me lança-t-il en guise de salut. Il entra dans la salle de réunion, et referma la porte sans détourner son regard de mon visage. « Pourquoi, je devrais ? » répondis-je. « Le doute est un luxe que je ne peux plus m’offrir. » ajoutai-je sans ciller.

Il haussa les épaules en signe de dédain, et s’installa de l’autre côté de la table. « Parle. Vite. Je travaille moi, je n’ai pas beaucoup de temps à t’accorder. Que veux-tu ? »

Je n’avais prévu d’angle d’attaque particulier. Je me disais que les mots viendraient d’eux-mêmes, ordonnés et dociles, comme s’alignent les troupes lors d’un défilé militaire. Je m’étais trompé. Au moment de prendre la parole, je ne savais toujours pas par quel bout commencer. Un bref instant, je voulus reculer, clore le sujet avant même de l’avoir entamé, partir sans me retourner.

« Je sais que ce n’est pas toi qui a organisé la malversation. Je sais que tu y as été contraint. Et je sais par qui. »

Un éclair de surprise traversa son regard, mais il retrouva vite sa composition. Il resta silencieux un petit moment, puis se leva pour faire face à la vue. « C’était il y a dix ans. C’est du passé. » répondit-il. Une vague de colère me submergea. « Ils ont tout détruit. Tout ce que l’on avait bâti. Tout. La boite, nos économies, notre amitié ! Tu as été condamné par le tribunal. JE t’ai fait condamner ! »

Une éclaircie parvint à traverser l’épaisse couverture nuageuse. La lumière s’était déversée dans la pièce comme l’eau déborde d’un évier. Une lumière de rédemption.

« Écoute » repris je face à son silence « rien ne saurait excuser le mal que je t’ai commis. Mon manque de discernement et mon intransigeance, rien n’en atténuera la culpabilité. Mais ne me dis pas que tu ne veux pas savoir qui a séquestré ton fils, et pourquoi. Ne me dis pas que tu ne veux pas vivre les yeux grands ouverts. »

Alors que je me levais, il se retourna pour me faire face. « Et pourquoi faire ? Qu’ai-je a y gagner, sinon des emmerdes ? » demanda-t-il.

« Ce que tu as à gagner ? » Inconsciemment, un sourire mauvais se dessina sur mes lèvres. « Rien. Rien si ce n’est la vengeance. Et je compte bien les faire payer. Au centuple. »

Il hésita un temps, mais sans doute que ma colère était de celles qui sont contagieuses. De celles qui emportent tout dans leur sillage. Sans nous rendre compte, il était déjà trop tard pour stopper la mécanique. Il s’approcha de moi et me dit « Très bien. Je t’écoute. »

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