Le siège était enfin levé. Vingt mille hommes s’étaient mis en mouvement, un immense capharnaüm désordonné et bruyant, dont les pas soulevaient un épais nuage de terre sèche et de fumée. Certains, capitaines ou commandants, tentaient en vain de ramener de l’ordre dans les rangs, tandis que d’autres, coursiers ou simples soldats, courraient pour transporter des messages ou des ordres de dernières minutes.

Du haut des remparts, nous observions cette masse compacte se retirer comme l’océan rejoint la marée basse. Nous étions trop fatigués pour nous réjouir de la fin des combats. Nous étions trop méfiants pour nous laisser aller à s’endormir. Pour le soldat, le sommeil est l’antichambre de la mort. Et parfois, la vague ne se retire que pour mieux se ramasser afin de déferler à nouveau.

Derrière nous, aucun cri de liesse, aucune démonstration de joie. Les rues, désertes, rayonnaient des remparts pour rejoindre le centre de la ville et ses refuges loin des combats. De là où nous étions, c’était comme si la cité était abrégée de toute forme de vie. Ce que nous défendions était une chimère, l’idée d’un possible, le souvenir d’un temps heureux désormais révolu. Et quand la mémoire, exténuée, cédait à l’oubli, nous devenions comme des combattants automates, une armée de soldats d’argiles animés d’une magie noire.

Il faut du temps pour déplacer vingt mille hommes, d’autant plus après une défaite. Il fallut une journée. Puis ce fut la survenue du silence. Un silence assourdissant.

Pour la première fois depuis des semaines, nous pouvions à nouveau percevoir le tracé de l’horizon. La plaine, qui s’étendait jusqu’aux hautes collines du Nord, était jonchée de détritus et de déchets, le fleuve souillé par le remugle de boue et de matières organiques, les récoltes brulées, le bétail assassiné, et les prés détruits par l’ennemi.

J’observais le ravage, sans tout à fait en prendre toute la mesure. Si des semaines de combats avaient anesthésié en moi toute forme de compassion pour ce que les hommes font aux hommes, le terrible spectacle de cette terre en ruine ouvrait en moi comme une plaie béante. Là où la peur a plus d’une fois guidé mes armes, une colère noire, sourde, inédite, se soulevait soudain en moi comme une tempête en pleine mer.

Qui est le fou qui sur les ruines d’une injustice espère voir pousser les fruits de la paix?

Les fruits amers qui poussent entre les décombres contiennent les germes des ruines futures. Et ils ont le gout du sang.

Une violente dispute éclata aux portes. Certains voulaient partir sans plus attendre à la recherche de vivres et de nouvelles. D’autres s’inquiétaient du danger à vouloir agir trop vite et à laisser la cité sans défense. Un haut gradé s’approcha et fit faire le silence. Quatre hommes furent désignés pour partir en éclaireurs.

On ouvrit les portes justes assez larges pour qu’ils puissent l’un après l’autre s’élancer sur un cheval. Un moment, ils galopèrent ensemble, puis ils prirent chacun une direction de leur choix. Lorsqu’ils disparurent de notre vue, une chape de sommeil s’abattit enfin sur nous. Certains glissèrent au pied des murailles pour rejoindre les baraques de fortunes, d’autres dormaient à même la pierre.

Mais pour ma part, nulle envie de dormir. J’avais bien trop peur qu’en guise de repos ne me viennent que des rêves de batailles, des cauchemars comme des parenthèses ouvertes sur mes souvenirs difficiles. Ou pire. Des rêves de vengeance.

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