En cette fin d’après-midi, une chaleur torride, étouffante, transformait l’air en un liquide irrespirable. Nous avancions dans les allées, et le vrombissement assourdissant d’une nuée de criquets réfugiés sur les troncs d’arbres rendait toute conversation inutile. Nous étions terrassés par la canicule, le souffle court et nos vêtements gorgés de sueur. Et l’eau gelée des bouteilles que nous achetions dans les distributeurs à 100 yens ne parvenait pas à desserrer l’étau de la moiteur atmosphérique.

Prêt de l’une des entrées du parc Yoyogi, nous nous étions réfugiés sous l’ombre d’un ancestral ginkgo biloba. Nous nous laissions aller à une forme de langueur, et c’était comme si la forêt avait absorbé de nous toute velléité de pensée construite, tout désir de mouvement. Immobiles et défaits, la conscience suspendue, nous regardions passer les touristes, les couples, les personnes âgées, sans tout à fait les voir, comme les arbres nous observent passer.

Dans cet état végétal, nous n’étions plus tout à fait présents au monde. Une nuée d’images éparses me venait à l’esprit, se surimposant sur la toile tissée de la réalité. Je les laissais passer, sans essayer ni d’y entrevoir un sens précis ni d’en retenir aucune. À cet instant précis, j’étais loin de tout, fugitif évadé du quotidien, libre de n’être rien de plus que soi-même.

Elle déposa sa tête sur mon épaule, et ferma les yeux. Sa longue chevelure venait couler le long de mon bras gauche. Et je me disais que c’était étrange, cette marque d’affection en public, elle d’ordinaire si pudique. Je faillis en faire la remarque, mais retins la phrase au dernier moment. Le silence s’imposait de lui-même.

L’un comme l’autre savions sans le savoir que nous vivions l’épilogue de notre histoire. Ce n’était qu’une question de temps. Mais ni l’un ni l’autre ne voulait faire le premier pas, dire le premier mot, tirer sur la gâchette. Au fil de l’eau, peut être que chacun de nous entretenait l’espoir que cela se fasse comme l’on dénoue un lien.

Une procession de mariage en direction du temple Meiji défila dans l’allée. Les costumes et les robes à l’occidentale se mêlaient aux Kimonos chatoyants, tandis que les enfants les plus jeunes courraient vers l’avant. La mariée marchait à pas mesuré, au bras de son futur époux, et je les trouvais beaux, tous deux en costume traditionnel.

Ils disparurent au coin de l’allée, et nous nous retrouvions seuls à nouveau.

Parfois, l’envie de la retenir se déversait en moi, comme une urgence, une immense vague. Dans ces moments-là, j’avais envie de la saisir, de l’étreindre si fort qu’elle se mêle à ma peau. Envie de lui dire que rien n’est grave ou sérieux, ou définitif, sauf la mort, et encore, on n’en sait rien. Qu’il suffit de faire table rase et de recommencer, et que s’il le faut, chaque jour l’on recommencera.

Mais avant même d’avoir pu faire quoi que ce soit, le reflux venait effacer ce désir comme la vague efface les pas sur la plage encore humide. Une longue plage, déserte et anonyme.

Une légère brise s’était levée. À la recherche du ciel, je laissai mon regard se perdre dans les jeux de lumière à travers le feuillage, fasciné par le kaléidoscope ainsi constitué.

Un temps, ce moment dura une éternité.

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