Au début, les choses sont simples. Du moins en ont-elles les apparences. On te demande d’accomplir certaines tâches, et toi, naturellement, tu t’y appliques. Être propre, ranger sa chambre, faire ses devoirs. C’est simple sans être facile pour autant, limpide dans la mesure que tu ne demandes pas les raisons de ce qui t’a été demandé, et mécaniques tant que tu n’essayes pas de te défaire des consignes. Tu n’es jamais seul, et le monde entier, en tout cas celui dont tu en connais les limites, participe bon gré mal gré du cadre qui te maintient debout et en vie.

Et puis, un jour, tout devient infiniment plus compliqué.

Tu réalises que chaque partie mobile du monde, les hommes et les femmes qui composent ton entourage, et qui jusqu’ici semblait se mouvoir de concert et dans l’unité, est en fait autonome et indépendante. En toi même se forme une mosaïque de perceptions inédites et contradictoires, d’émotions nouvelles qui dessinent d’étranges trajectoires de particules atomiques. Tout change. Et avec horreur, tu prends conscience que ce qui t’a soutenu jusqu’à présent n’est qu’un mince filet tissé de contraintes sociales et de sentiments plus ou moins avérés, et qu’en vérité, rien ne te sépare de l’abime.

Un abime plus vaste et plus profond que le ciel autour.

Voilà. Tu es arrivé. Plus rien n’est familier. Tu ne te trouves nulle part, et ailleurs offre un horizon guère plus accueillant. Au moins es-tu vivant, enfin, c’est ce que tu te dis. Tant que tu souffres, c’est que tu vis. Parfois, le doute t’assaille. Ne t’inquiète pas, lui, jamais il ne te quitte.

Toi aussi, tu es devenue l’une de ces parties mobiles qui participent du chaos ambiant. Presque sans prévenir, du jour au lendemain, on t’a demandé de prendre position. Et quasiment sans attendre ta réponse, avant même que tu aies pu comprendre l’enchainement des conséquences d’un tel engagement, tu as été contraint à te mettre en mouvement.

Tu pensais savoir marcher. Et tu ne fais pas trois pas que déjà tu trébuches. Tu te retournes dans l’espoir de revenir sur tes traces, mais le monde a déjà tourné.

Tu es seul, et l’abime te tend les bras.
Alors tu plonges.

Il y a des règles. Il y en a toujours, plus ou moins nombreuses. Elles sont là, en toi, intégrées à ton patrimoine personnel, au matériel qui compose le bois dont tu es fait. Confusément, tu ressens le besoin de les transgresser, mais quelque chose te retient. Elles tracent des lignes dans le sable qui délimitent les contours de ta cage. Rien ne t’empêche de les enjamber, de fouler le désert, et de marcher au hasard. Tu ne le fais évidemment pas. Et plus le temps passe, plus les lignes sont nombreuses, et plus l’espace qui te contient devient étriqué et étroit.

Et quand enfin tu te décides, quand tu effaces du pied l’arbitraire qui te retenait, tu réalises à la fois ce que tout cela avait d’absurde, mais également toute la vacuité de cette transgression. Par-delà celles que tu as enjambées, d’autres lignes existent. Et peu importe jusqu’où tu marches, tu ne fais que tourner en rond.

Note, ce n’est pas si mal. Ton sort reste enviable. Car rien de cette condition n’efface ni la joie, ni le bonheur, ni la promesse qu’un jour tu puisses les rencontrer. L’espoir subsiste. C’est juste… douloureux. Finalement, tu te dis, la chute n’est pas si terrible.

Tu aurais juste aimé savoir avant. Alors, tu te promets que tu ne commettras pas les mêmes erreurs que celles de tes prédécesseurs. Bien entendu, tu t’empresseras pourtant de les commettre le moment venu. Et ce sera contradictoire, mais rien ne te semblera plus naturel.

Tout ceci est normal. Il en va ainsi pour chacun de nous. Et ne t’imagine pas que la lucidité libère, ce n’est qu’une autre cage. Tout le monde sait, mais personne ne te l’avouera.

Seuls t’attendent le silence et la solitude si tu brises cette ultime règle.
Et au-delà de cet horizon, je t’y attendrai.

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