« Nous sommes au regret de ne pouvoir donner suite à votre candidature… » Tu ne prends pas la peine de lire la suite. Ces formules prêtes à l’emploi, qui t’assassine entre les lignes, tu ne les comptes plus. Dès la première ligne, tu sais. À vrai dire, avant même de postuler, tu savais. Pourtant, l’espoir subsiste au fond de toi, et c’est cet espoir qui t’anime encore aujourd’hui. Mais à chaque fois, un petit peu plus, il s’amenuise et s’affaiblit.

Alors, tu fais bonne figure. Tu esquisses un sourire, tu fais « comme si », comme si rien ne s’était passé. Mais c’est faux, quelque chose s’est produit en toi, une coulée, comme un affaissement de terrain. Au-delà des apparences, le doute s’immisce insidieusement comme l’eau de pluie infiltre les façades. Tes larmes, je sais que tu les ravales. A ta colère, tu opposes le silence. Et plus le temps passe, plus tu te sens dévalorisée, inutile, incapable, nulle…

Tu n’es rien de tout cela. C’est cette idée que nous avons tous une valeur qui est absurde, et encore plus l’idée de croire que quiconque soit habilité ou compétent pour en juger. Tout ceci n’est qu’un simulacre, une fiction qui se perpétue depuis les bulletins scolaires jusqu’aux demandes de prêts bancaires en passant par le travail salarié. Aucune de ces choses n’est vraie, rien de ce qui s’y produit ne détermine en rien de ce que tu es, ou de ce que tu seras.

Nous vivons inféodés aux jugements des autres, et eux le sont aux nôtres. C’est une cage dont nous sommes tous à la fois geôliers et prisonniers. C’est un poison qui asphyxie l’âme et instille la peur. C’est une plaie et une croix qui pèse sur nos épaules.

Ce que chez moi l’on prend pour de l’arrogance n’est en fait que de l’indifférence. Peu m’importe ce que l’on pense de moi. Très tôt, j’ai su que je n’étais même pas qualifié pour participer à la compétition. Quand on est mis d’office sur le bas-côté, il est aisé de penser en homme libre.

Je suis un vaurien, et j’en suis fort aise.

Mais je n’aime pas voir couler tes larmes. Ils ne les méritent pas. Ceux qui rédigent ces lettres ne valent pas mieux que toi. Au mieux, ils savent qu’ils sont eux même prisonniers d’une logique potentiellement inhumaine. Au pire, ils sont aveugles et ne savent pas le mal qu’ils font. Ou ils le savent, et n’en ont cure.

Le monde est plein de gens bien sous tout rapport qui, une fois à leurs postes de travail, commettent les pires bassesses. « Vous comprenez », te disent-ils, « si ce n’est pas mois, ce sera un autre qui le fera ». « Et puis », ajoutent-ils, « ce n’est que le travail, il ne faut pas prendre les choses personnellement, il faut voir cela comme un jeu… »

En cela, je les rejoins. Ce n’est qu’un jeu. Un jeu de dupe. Et ils en sont les dindons de la farce.

Rien de tout cela n’a d’importance. Ne les laisse pas te démolir. Moi, je sais ce que tu vaux, et ce que tu peux accomplir. Et toi aussi, tu le sais. Ne laisse pas la peur te réduire au silence.

A nous deux, rien ne nous est impossible, rien jamais ne pourra nous engloutir. Nous sommes insubmersibles. Peu m’importe ce que tu fais, comment tu gagnes ta vie, a quel emploi tu assujettit tes sources de revenus.

Moi, je t’aime telle que tu es, et c’est tout ce qui compte pour moi.

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