« Regarde-moi. » Semblait-elle dire. « Regarde-moi comme je te regarde. » Et de fait, la légère inclinaison de son cou vers la gauche semblait signifier à la fois une invitation et un avertissement. Son bras droit largement ouvert, la paume de la main tournée vers le ciel, indiquait la porte de la pièce. Mais sa posture, une marche ajournée, semblait vouloir s’enfoncer dans la chambre. L’ambiguïté qu’elle incarnait exigeait quelque chose de moi, une réponse à une question qui n’avait pas été formulée. Si bien qu’une tension se créait à cet instant précis, un peu comme le moment qui précède le premier pas de danse avec une jolie inconnue.

La poésie est à la prose ce que la danse est à la marche, notait Paul Valery. Il y a dans la danse comme dans la poésie cette ivresse qui vous fait sentir vivant. Les deux s’expérimentent comme un absolu, un présent qui ne connait ni de passé ni de futur, une façon d’être au monde sans partage ni retenue. Et il y a dans la danse comme dans la poésie une invitation au regard. Les deux sont un spectacle, elles disent « Regarde-moi, ne suis-je pas belle ? »

C’est vrai, elle était belle, une beauté callipyge, chaleureuse et rassurante. En gardant le silence, elle exprimait quelque chose de l’ordre du miroir. Drapé dans son mystère, elle me renvoyait à moi-même, à ce qui en moi s’interroge sur ce qui en elle pourrait la mettre en mouvement.

Les motivations que l’on déduit en observant les autres ne sont que les ombres de ce qui les anime. Et en eux, les motivations qui les animent ne sont que les ombres de ce qui profondément les touche. Il en va ainsi comme il en va des poupées russes. Ceux qui s’interrogent et se retournent poursuivent des ombres, sans jamais parvenir à l’objet qui voilant la lumière les projette à la surface de notre conscience.

Elle était inexpugnable. Une citadelle. Nul ne pouvait lire en elle, et moi pas plus que les autres. Alors, il restait le regard, et de la vue l’image d’une perfection immobile. « Regarde-moi. » Semblait-elle dire, sans souffler un mot, sans briser le silence. Être regardé, pour se sentir être, n’est-ce pas là ce que chacun de nous recherche ?

« Je devine à ton silence que tu comprends ce que je voulais te dire… » La voix de Julien me tira de ma contemplation. « Oh oui ! » répondis-je enthousiaste. « Et tu dis qu’elle n’a pas été signée ? » Julien leva la main vers le haut, un geste éloquent dans toutes les cultures du monde. « Non, mais elle ne date pas d’hier. Regarde ici, tu vois ? La toile a été peinte il y a déjà un bon moment. »

J’ajustais mon angle de vue de quelque pas sur la gauche, sans pour autant réussir à briser le charme. L’émotion qui se dégageait de la composition prenait prise, et ne lâchait pas. « Alors, qu’en dis-tu ? » me demanda-t-il. « Écoute, je reconnais, j’aimerai beaucoup te l’acheter. Mais sans plus d’informations sur son titre, son auteur, sa provenance ou son histoire, difficile de te donner un prix. » Répondis-je. « Je comprends. On va bien trouver un arrangement. »

Julien me raccompagna jusqu’au porche. Après être monté dans ma voiture, je restai un moment au volant à me remémorer le portrait. Une multitude de questions pressantes m’empêcha un moment de démarrer. Que cherchait-elle à nous dire ? Est-elle une prostituée, une allégorie, une vénus intime et réservée ? Mais ces interrogations éludaient la seule question qui me préoccupait réellement. Pourquoi diable me touchait-elle tellement ?

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