beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: August 2014

L’attente…

Au début, les choses sont simples. Du moins en ont-elles les apparences. On te demande d’accomplir certaines tâches, et toi, naturellement, tu t’y appliques. Être propre, ranger sa chambre, faire ses devoirs. C’est simple sans être facile pour autant, limpide dans la mesure que tu ne demandes pas les raisons de ce qui t’a été demandé, et mécaniques tant que tu n’essayes pas de te défaire des consignes. Tu n’es jamais seul, et le monde entier, en tout cas celui dont tu en connais les limites, participe bon gré mal gré du cadre qui te maintient debout et en vie.

Et puis, un jour, tout devient infiniment plus compliqué.

Tu réalises que chaque partie mobile du monde, les hommes et les femmes qui composent ton entourage, et qui jusqu’ici semblait se mouvoir de concert et dans l’unité, est en fait autonome et indépendante. En toi même se forme une mosaïque de perceptions inédites et contradictoires, d’émotions nouvelles qui dessinent d’étranges trajectoires de particules atomiques. Tout change. Et avec horreur, tu prends conscience que ce qui t’a soutenu jusqu’à présent n’est qu’un mince filet tissé de contraintes sociales et de sentiments plus ou moins avérés, et qu’en vérité, rien ne te sépare de l’abime.

Un abime plus vaste et plus profond que le ciel autour.

Voilà. Tu es arrivé. Plus rien n’est familier. Tu ne te trouves nulle part, et ailleurs offre un horizon guère plus accueillant. Au moins es-tu vivant, enfin, c’est ce que tu te dis. Tant que tu souffres, c’est que tu vis. Parfois, le doute t’assaille. Ne t’inquiète pas, lui, jamais il ne te quitte.

Toi aussi, tu es devenue l’une de ces parties mobiles qui participent du chaos ambiant. Presque sans prévenir, du jour au lendemain, on t’a demandé de prendre position. Et quasiment sans attendre ta réponse, avant même que tu aies pu comprendre l’enchainement des conséquences d’un tel engagement, tu as été contraint à te mettre en mouvement.

Tu pensais savoir marcher. Et tu ne fais pas trois pas que déjà tu trébuches. Tu te retournes dans l’espoir de revenir sur tes traces, mais le monde a déjà tourné.

Tu es seul, et l’abime te tend les bras.
Alors tu plonges.

Il y a des règles. Il y en a toujours, plus ou moins nombreuses. Elles sont là, en toi, intégrées à ton patrimoine personnel, au matériel qui compose le bois dont tu es fait. Confusément, tu ressens le besoin de les transgresser, mais quelque chose te retient. Elles tracent des lignes dans le sable qui délimitent les contours de ta cage. Rien ne t’empêche de les enjamber, de fouler le désert, et de marcher au hasard. Tu ne le fais évidemment pas. Et plus le temps passe, plus les lignes sont nombreuses, et plus l’espace qui te contient devient étriqué et étroit.

Et quand enfin tu te décides, quand tu effaces du pied l’arbitraire qui te retenait, tu réalises à la fois ce que tout cela avait d’absurde, mais également toute la vacuité de cette transgression. Par-delà celles que tu as enjambées, d’autres lignes existent. Et peu importe jusqu’où tu marches, tu ne fais que tourner en rond.

Note, ce n’est pas si mal. Ton sort reste enviable. Car rien de cette condition n’efface ni la joie, ni le bonheur, ni la promesse qu’un jour tu puisses les rencontrer. L’espoir subsiste. C’est juste… douloureux. Finalement, tu te dis, la chute n’est pas si terrible.

Tu aurais juste aimé savoir avant. Alors, tu te promets que tu ne commettras pas les mêmes erreurs que celles de tes prédécesseurs. Bien entendu, tu t’empresseras pourtant de les commettre le moment venu. Et ce sera contradictoire, mais rien ne te semblera plus naturel.

Tout ceci est normal. Il en va ainsi pour chacun de nous. Et ne t’imagine pas que la lucidité libère, ce n’est qu’une autre cage. Tout le monde sait, mais personne ne te l’avouera.

Seuls t’attendent le silence et la solitude si tu brises cette ultime règle.
Et au-delà de cet horizon, je t’y attendrai.

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Septembre…

La pluie s’abattait depuis plusieurs heures sans discontinuer. Une pluie froide, lourde, et obstinée. À travers la baie vitrée, le ciel maussade me rappelait mes longues heures d’ennui en cours de langue ou de Français, les après-midi d’hiver. Je les perdais à rêvasser que soudain à travers l’encadrement de la fenêtre humide se produise quelque chose d’exceptionnel. N’importe quoi. Tout était prétexte à s’extraire de la classe, à s’évader dans l’imaginaire.

Et plus d’une fois, ce qui survenait n’était pas l’évènement imprévu et surprenant qui venait interrompre le cours, mais simplement la question inattendue que l’enseignant avait soudain décidé de m’adresser. Surpris, je balbutiais une ineptie dans le vague espoir de viser juste, et ne recevait en retour que remontrances et sourires narquois.

Ce temps est révolu. Du contenu du cours, du nom de l’enseignant, il ne me reste rien. Rien si ce n’est ce sentiment que j’éprouve parfois les jours de pluie.

Septembre arrive avant l’heure. Un vague parfum de rentrée prématurée circule le long des artères de la ville. Elle chasse un été qui ne s’est jamais décidé à venir. Tout s’accélère, tout va trop vite…

« Jamais tu ne doutes de rien ? » me lança-t-il en guise de salut. Il entra dans la salle de réunion, et referma la porte sans détourner son regard de mon visage. « Pourquoi, je devrais ? » répondis-je. « Le doute est un luxe que je ne peux plus m’offrir. » ajoutai-je sans ciller.

Il haussa les épaules en signe de dédain, et s’installa de l’autre côté de la table. « Parle. Vite. Je travaille moi, je n’ai pas beaucoup de temps à t’accorder. Que veux-tu ? »

Je n’avais prévu d’angle d’attaque particulier. Je me disais que les mots viendraient d’eux-mêmes, ordonnés et dociles, comme s’alignent les troupes lors d’un défilé militaire. Je m’étais trompé. Au moment de prendre la parole, je ne savais toujours pas par quel bout commencer. Un bref instant, je voulus reculer, clore le sujet avant même de l’avoir entamé, partir sans me retourner.

« Je sais que ce n’est pas toi qui a organisé la malversation. Je sais que tu y as été contraint. Et je sais par qui. »

Un éclair de surprise traversa son regard, mais il retrouva vite sa composition. Il resta silencieux un petit moment, puis se leva pour faire face à la vue. « C’était il y a dix ans. C’est du passé. » répondit-il. Une vague de colère me submergea. « Ils ont tout détruit. Tout ce que l’on avait bâti. Tout. La boite, nos économies, notre amitié ! Tu as été condamné par le tribunal. JE t’ai fait condamner ! »

Une éclaircie parvint à traverser l’épaisse couverture nuageuse. La lumière s’était déversée dans la pièce comme l’eau déborde d’un évier. Une lumière de rédemption.

« Écoute » repris je face à son silence « rien ne saurait excuser le mal que je t’ai commis. Mon manque de discernement et mon intransigeance, rien n’en atténuera la culpabilité. Mais ne me dis pas que tu ne veux pas savoir qui a séquestré ton fils, et pourquoi. Ne me dis pas que tu ne veux pas vivre les yeux grands ouverts. »

Alors que je me levais, il se retourna pour me faire face. « Et pourquoi faire ? Qu’ai-je a y gagner, sinon des emmerdes ? » demanda-t-il.

« Ce que tu as à gagner ? » Inconsciemment, un sourire mauvais se dessina sur mes lèvres. « Rien. Rien si ce n’est la vengeance. Et je compte bien les faire payer. Au centuple. »

Il hésita un temps, mais sans doute que ma colère était de celles qui sont contagieuses. De celles qui emportent tout dans leur sillage. Sans nous rendre compte, il était déjà trop tard pour stopper la mécanique. Il s’approcha de moi et me dit « Très bien. Je t’écoute. »

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Vaurien…

« Nous sommes au regret de ne pouvoir donner suite à votre candidature… » Tu ne prends pas la peine de lire la suite. Ces formules prêtes à l’emploi, qui t’assassine entre les lignes, tu ne les comptes plus. Dès la première ligne, tu sais. À vrai dire, avant même de postuler, tu savais. Pourtant, l’espoir subsiste au fond de toi, et c’est cet espoir qui t’anime encore aujourd’hui. Mais à chaque fois, un petit peu plus, il s’amenuise et s’affaiblit.

Alors, tu fais bonne figure. Tu esquisses un sourire, tu fais « comme si », comme si rien ne s’était passé. Mais c’est faux, quelque chose s’est produit en toi, une coulée, comme un affaissement de terrain. Au-delà des apparences, le doute s’immisce insidieusement comme l’eau de pluie infiltre les façades. Tes larmes, je sais que tu les ravales. A ta colère, tu opposes le silence. Et plus le temps passe, plus tu te sens dévalorisée, inutile, incapable, nulle…

Tu n’es rien de tout cela. C’est cette idée que nous avons tous une valeur qui est absurde, et encore plus l’idée de croire que quiconque soit habilité ou compétent pour en juger. Tout ceci n’est qu’un simulacre, une fiction qui se perpétue depuis les bulletins scolaires jusqu’aux demandes de prêts bancaires en passant par le travail salarié. Aucune de ces choses n’est vraie, rien de ce qui s’y produit ne détermine en rien de ce que tu es, ou de ce que tu seras.

Nous vivons inféodés aux jugements des autres, et eux le sont aux nôtres. C’est une cage dont nous sommes tous à la fois geôliers et prisonniers. C’est un poison qui asphyxie l’âme et instille la peur. C’est une plaie et une croix qui pèse sur nos épaules.

Ce que chez moi l’on prend pour de l’arrogance n’est en fait que de l’indifférence. Peu m’importe ce que l’on pense de moi. Très tôt, j’ai su que je n’étais même pas qualifié pour participer à la compétition. Quand on est mis d’office sur le bas-côté, il est aisé de penser en homme libre.

Je suis un vaurien, et j’en suis fort aise.

Mais je n’aime pas voir couler tes larmes. Ils ne les méritent pas. Ceux qui rédigent ces lettres ne valent pas mieux que toi. Au mieux, ils savent qu’ils sont eux même prisonniers d’une logique potentiellement inhumaine. Au pire, ils sont aveugles et ne savent pas le mal qu’ils font. Ou ils le savent, et n’en ont cure.

Le monde est plein de gens bien sous tout rapport qui, une fois à leurs postes de travail, commettent les pires bassesses. « Vous comprenez », te disent-ils, « si ce n’est pas mois, ce sera un autre qui le fera ». « Et puis », ajoutent-ils, « ce n’est que le travail, il ne faut pas prendre les choses personnellement, il faut voir cela comme un jeu… »

En cela, je les rejoins. Ce n’est qu’un jeu. Un jeu de dupe. Et ils en sont les dindons de la farce.

Rien de tout cela n’a d’importance. Ne les laisse pas te démolir. Moi, je sais ce que tu vaux, et ce que tu peux accomplir. Et toi aussi, tu le sais. Ne laisse pas la peur te réduire au silence.

A nous deux, rien ne nous est impossible, rien jamais ne pourra nous engloutir. Nous sommes insubmersibles. Peu m’importe ce que tu fais, comment tu gagnes ta vie, a quel emploi tu assujettit tes sources de revenus.

Moi, je t’aime telle que tu es, et c’est tout ce qui compte pour moi.

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Vivante…

Je ne connais pas d’endroit plus isolé au monde que la scène du théâtre, quand la lumière des projecteurs plonge le public dans l’obscurité. Le voile s’évapore. C’est comme si d’un coup l’on avait effacé le monde entier, sauf cette petite portion de réalité, quelques dizaines de mètre carré, un ilot de lumière au creux des ténèbres.

La foule, on la devine plus qu’on ne la voit. Les conversations s’étiolent en chuchotement, puis s’éteignent peu à peu. De part et d’autre, quelques gorges raclent leurs trachées comme pour mieux étayer le silence. Les regards se tournent vers l’avant, et se posent sur moi. Ils ne m’avaient pas vue avant. Alors je sens le contact de ces yeux que je devine avides, et j’attends qu’ils s’ajustent à ma présence solitaire sur la scène dénudée.

A cet instant précis, avant que le moindre geste de ma part ne vienne briser le charme, et que les mots n’éclaboussent le silence, voilà, à cet instant précis, plus rien ne compte. Le monde peut bien s’effondrer, moi j’en suis à l’épicentre. Et le temps que dure cette seconde s’allonge et s’étire comme le chat au soleil.

La suite m’indiffère. Le reste m’est accessoire, ce n’est que du jeu. Car moi, c’est pour cette seconde que je monte sur scène.

Il n’existe rien qui ne m’effraie ni ne m’exalte autant. Ni l’alcool, ni l’amour. L’alcool se dissipe dans les brumes, l’amour s’éteint dans des draps gelés.

Je ne te demande pas de comprendre. Du reste, je sais, tu n’as jamais vraiment essayé. C’était trop… dur. Tu as été la personne la plus proche de moi, a bien des égards tu l’es encore, et pourtant un abime de vide nous sépare.

A équidistance de nous deux se trouve le monde, et tout ce que l’on y a trouvé de beau, d’utile et de nécessaire. Le clair de terre illumine nos visages. Un moment, tu me regardes, et l’interstice se comble. Puis, tu te détournes. De nous, de moi, de ce qui fut, de ce qui pourrait être. L’espace se dilate et se refroidi.

C’est un départ, c’est un adieu. Je t’ai perdu. Ou plutôt, je me perdrai à te retenir. Je le regrette. Je t’aime, mais tu n’as rien d’irrémédiable.

A Vienne, l’on dit que ce sera bientôt la guerre. Bientôt, il n’y aura plus de place pour les simulacres, aussi vrais, aussi justes soient-il. Plus de place pour les troubadours, les saltimbanques, les hommes libres.

Ce monde n’est pas pour nous.

La solitude me terrifie- je ne me suis pas de bonne compagnie. Mais arrêter la scène plus encore. Alors demain, je monterai une fois de plus sur l’estrade. Demain, toi, tu seras parti. Et quand je sentirai tous ces regards fouiller mon visage, c’est le trou béant de ton absence qu’ils exploreront. Ensemble, nous nous abimerons. Et toi, de ce naufrage, tu seras loin.

Pars, et ne te retourne pas. Ceux qui le font deviennent des statues de sel. Ils dépérissent. Moi, je reste, comme il convient. Je veille, j’attends. Bientôt, l’on viendra fermer le théâtre, arrêter la troupe, m’assassiner d’un coup de feu comme on abat les bêtes. Mais avant la mort, il y a la vie. Et demain, sur scène, moi, je serai vivante.

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Ekphrasis…

« Regarde-moi. » Semblait-elle dire. « Regarde-moi comme je te regarde. » Et de fait, la légère inclinaison de son cou vers la gauche semblait signifier à la fois une invitation et un avertissement. Son bras droit largement ouvert, la paume de la main tournée vers le ciel, indiquait la porte de la pièce. Mais sa posture, une marche ajournée, semblait vouloir s’enfoncer dans la chambre. L’ambiguïté qu’elle incarnait exigeait quelque chose de moi, une réponse à une question qui n’avait pas été formulée. Si bien qu’une tension se créait à cet instant précis, un peu comme le moment qui précède le premier pas de danse avec une jolie inconnue.

La poésie est à la prose ce que la danse est à la marche, notait Paul Valery. Il y a dans la danse comme dans la poésie cette ivresse qui vous fait sentir vivant. Les deux s’expérimentent comme un absolu, un présent qui ne connait ni de passé ni de futur, une façon d’être au monde sans partage ni retenue. Et il y a dans la danse comme dans la poésie une invitation au regard. Les deux sont un spectacle, elles disent « Regarde-moi, ne suis-je pas belle ? »

C’est vrai, elle était belle, une beauté callipyge, chaleureuse et rassurante. En gardant le silence, elle exprimait quelque chose de l’ordre du miroir. Drapé dans son mystère, elle me renvoyait à moi-même, à ce qui en moi s’interroge sur ce qui en elle pourrait la mettre en mouvement.

Les motivations que l’on déduit en observant les autres ne sont que les ombres de ce qui les anime. Et en eux, les motivations qui les animent ne sont que les ombres de ce qui profondément les touche. Il en va ainsi comme il en va des poupées russes. Ceux qui s’interrogent et se retournent poursuivent des ombres, sans jamais parvenir à l’objet qui voilant la lumière les projette à la surface de notre conscience.

Elle était inexpugnable. Une citadelle. Nul ne pouvait lire en elle, et moi pas plus que les autres. Alors, il restait le regard, et de la vue l’image d’une perfection immobile. « Regarde-moi. » Semblait-elle dire, sans souffler un mot, sans briser le silence. Être regardé, pour se sentir être, n’est-ce pas là ce que chacun de nous recherche ?

« Je devine à ton silence que tu comprends ce que je voulais te dire… » La voix de Julien me tira de ma contemplation. « Oh oui ! » répondis-je enthousiaste. « Et tu dis qu’elle n’a pas été signée ? » Julien leva la main vers le haut, un geste éloquent dans toutes les cultures du monde. « Non, mais elle ne date pas d’hier. Regarde ici, tu vois ? La toile a été peinte il y a déjà un bon moment. »

J’ajustais mon angle de vue de quelque pas sur la gauche, sans pour autant réussir à briser le charme. L’émotion qui se dégageait de la composition prenait prise, et ne lâchait pas. « Alors, qu’en dis-tu ? » me demanda-t-il. « Écoute, je reconnais, j’aimerai beaucoup te l’acheter. Mais sans plus d’informations sur son titre, son auteur, sa provenance ou son histoire, difficile de te donner un prix. » Répondis-je. « Je comprends. On va bien trouver un arrangement. »

Julien me raccompagna jusqu’au porche. Après être monté dans ma voiture, je restai un moment au volant à me remémorer le portrait. Une multitude de questions pressantes m’empêcha un moment de démarrer. Que cherchait-elle à nous dire ? Est-elle une prostituée, une allégorie, une vénus intime et réservée ? Mais ces interrogations éludaient la seule question qui me préoccupait réellement. Pourquoi diable me touchait-elle tellement ?

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La cité abrégée…

Le siège était enfin levé. Vingt mille hommes s’étaient mis en mouvement, un immense capharnaüm désordonné et bruyant, dont les pas soulevaient un épais nuage de terre sèche et de fumée. Certains, capitaines ou commandants, tentaient en vain de ramener de l’ordre dans les rangs, tandis que d’autres, coursiers ou simples soldats, courraient pour transporter des messages ou des ordres de dernières minutes.

Du haut des remparts, nous observions cette masse compacte se retirer comme l’océan rejoint la marée basse. Nous étions trop fatigués pour nous réjouir de la fin des combats. Nous étions trop méfiants pour nous laisser aller à s’endormir. Pour le soldat, le sommeil est l’antichambre de la mort. Et parfois, la vague ne se retire que pour mieux se ramasser afin de déferler à nouveau.

Derrière nous, aucun cri de liesse, aucune démonstration de joie. Les rues, désertes, rayonnaient des remparts pour rejoindre le centre de la ville et ses refuges loin des combats. De là où nous étions, c’était comme si la cité était abrégée de toute forme de vie. Ce que nous défendions était une chimère, l’idée d’un possible, le souvenir d’un temps heureux désormais révolu. Et quand la mémoire, exténuée, cédait à l’oubli, nous devenions comme des combattants automates, une armée de soldats d’argiles animés d’une magie noire.

Il faut du temps pour déplacer vingt mille hommes, d’autant plus après une défaite. Il fallut une journée. Puis ce fut la survenue du silence. Un silence assourdissant.

Pour la première fois depuis des semaines, nous pouvions à nouveau percevoir le tracé de l’horizon. La plaine, qui s’étendait jusqu’aux hautes collines du Nord, était jonchée de détritus et de déchets, le fleuve souillé par le remugle de boue et de matières organiques, les récoltes brulées, le bétail assassiné, et les prés détruits par l’ennemi.

J’observais le ravage, sans tout à fait en prendre toute la mesure. Si des semaines de combats avaient anesthésié en moi toute forme de compassion pour ce que les hommes font aux hommes, le terrible spectacle de cette terre en ruine ouvrait en moi comme une plaie béante. Là où la peur a plus d’une fois guidé mes armes, une colère noire, sourde, inédite, se soulevait soudain en moi comme une tempête en pleine mer.

Qui est le fou qui sur les ruines d’une injustice espère voir pousser les fruits de la paix?

Les fruits amers qui poussent entre les décombres contiennent les germes des ruines futures. Et ils ont le gout du sang.

Une violente dispute éclata aux portes. Certains voulaient partir sans plus attendre à la recherche de vivres et de nouvelles. D’autres s’inquiétaient du danger à vouloir agir trop vite et à laisser la cité sans défense. Un haut gradé s’approcha et fit faire le silence. Quatre hommes furent désignés pour partir en éclaireurs.

On ouvrit les portes justes assez larges pour qu’ils puissent l’un après l’autre s’élancer sur un cheval. Un moment, ils galopèrent ensemble, puis ils prirent chacun une direction de leur choix. Lorsqu’ils disparurent de notre vue, une chape de sommeil s’abattit enfin sur nous. Certains glissèrent au pied des murailles pour rejoindre les baraques de fortunes, d’autres dormaient à même la pierre.

Mais pour ma part, nulle envie de dormir. J’avais bien trop peur qu’en guise de repos ne me viennent que des rêves de batailles, des cauchemars comme des parenthèses ouvertes sur mes souvenirs difficiles. Ou pire. Des rêves de vengeance.

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Cigales…

En cette fin d’après-midi, une chaleur torride, étouffante, transformait l’air en un liquide irrespirable. Nous avancions dans les allées, et le vrombissement assourdissant d’une nuée de criquets réfugiés sur les troncs d’arbres rendait toute conversation inutile. Nous étions terrassés par la canicule, le souffle court et nos vêtements gorgés de sueur. Et l’eau gelée des bouteilles que nous achetions dans les distributeurs à 100 yens ne parvenait pas à desserrer l’étau de la moiteur atmosphérique.

Prêt de l’une des entrées du parc Yoyogi, nous nous étions réfugiés sous l’ombre d’un ancestral ginkgo biloba. Nous nous laissions aller à une forme de langueur, et c’était comme si la forêt avait absorbé de nous toute velléité de pensée construite, tout désir de mouvement. Immobiles et défaits, la conscience suspendue, nous regardions passer les touristes, les couples, les personnes âgées, sans tout à fait les voir, comme les arbres nous observent passer.

Dans cet état végétal, nous n’étions plus tout à fait présents au monde. Une nuée d’images éparses me venait à l’esprit, se surimposant sur la toile tissée de la réalité. Je les laissais passer, sans essayer ni d’y entrevoir un sens précis ni d’en retenir aucune. À cet instant précis, j’étais loin de tout, fugitif évadé du quotidien, libre de n’être rien de plus que soi-même.

Elle déposa sa tête sur mon épaule, et ferma les yeux. Sa longue chevelure venait couler le long de mon bras gauche. Et je me disais que c’était étrange, cette marque d’affection en public, elle d’ordinaire si pudique. Je faillis en faire la remarque, mais retins la phrase au dernier moment. Le silence s’imposait de lui-même.

L’un comme l’autre savions sans le savoir que nous vivions l’épilogue de notre histoire. Ce n’était qu’une question de temps. Mais ni l’un ni l’autre ne voulait faire le premier pas, dire le premier mot, tirer sur la gâchette. Au fil de l’eau, peut être que chacun de nous entretenait l’espoir que cela se fasse comme l’on dénoue un lien.

Une procession de mariage en direction du temple Meiji défila dans l’allée. Les costumes et les robes à l’occidentale se mêlaient aux Kimonos chatoyants, tandis que les enfants les plus jeunes courraient vers l’avant. La mariée marchait à pas mesuré, au bras de son futur époux, et je les trouvais beaux, tous deux en costume traditionnel.

Ils disparurent au coin de l’allée, et nous nous retrouvions seuls à nouveau.

Parfois, l’envie de la retenir se déversait en moi, comme une urgence, une immense vague. Dans ces moments-là, j’avais envie de la saisir, de l’étreindre si fort qu’elle se mêle à ma peau. Envie de lui dire que rien n’est grave ou sérieux, ou définitif, sauf la mort, et encore, on n’en sait rien. Qu’il suffit de faire table rase et de recommencer, et que s’il le faut, chaque jour l’on recommencera.

Mais avant même d’avoir pu faire quoi que ce soit, le reflux venait effacer ce désir comme la vague efface les pas sur la plage encore humide. Une longue plage, déserte et anonyme.

Une légère brise s’était levée. À la recherche du ciel, je laissai mon regard se perdre dans les jeux de lumière à travers le feuillage, fasciné par le kaléidoscope ainsi constitué.

Un temps, ce moment dura une éternité.

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