Deux avions, très haut dans le ciel, découpent lentement le bleu cristallin de deux lignes blanches et parallèles. Les deux hommes observent cette lente incision. Leurs regards semblent s’y perdre, comme s’ils voyaient au loin le crépuscule que le jour encore haut dissimule.

– « Que feras-tu si tu te rends compte que tout a été dit ? Que ta voix n’ajoute rien de plus qu’un énième écho assourdi et diffus ? Que les mots ne recèlent plus la moindre petite fraction de sens qui n’a déjà été excavée, polie, sculptée, et sertie en mille joyaux ?
– Le regard raye la surface des diamants comme l’océan érode les falaises. La pensée corrompt et déforme l’objet dont elle s’empare. Alors nos voix, dans la répétition, transportent et préservent ce qui ne serait plus autrement qu’une pâle copie.
– Les mots sont traitres Noah, tu le sais. Bien qu’ils ne changent ni de forme ni de son, ils se transforment, muent, acquièrent de nouveaux usages et se déparent des anciens. Ce qui fut dit hier, redit aujourd’hui n’a plus le même sens. Les mots n’existent qu’au présent, ils ne voyagent pas dans le temps. »

Un crissement de gravier interrompit les deux hommes. En silence, ils regardèrent passer un couple enlacé de jeunes lycéens. Ils disparurent un peu plus loin, dans les méandres du jardin public.

– « Ce n’est pas aux mots de le faire Hiram, c’est à nous que revient la charge d’être aujourd’hui les héritiers d’hier. Il ne s’agit pas d’être original ni de découvrir ce qui est neuf. Ce que tu dis, d’autres l’ont dit déjà, mais ne vois-tu pas que ce qui compte, c’est de le dire avec sa voix ? C’est être qui compte, et non être neuf.
– Alors ils disaient vrai, tu veux devenir prêtre ?
– Prêtre, c’est un bien grand mot.
– Et tu vas renoncer, comme ça, à tout, à nous, à ta vie, à toi ?
– Et pourquoi pas ? Que pourrai-je faire de mieux ? »

Hiram, exaspéré, sauta du dossier sur lequel il s’était assis pour mieux faire face à son frère. Il le regarda, comme si soudain cet homme, son propre frère, lui était devenu un étranger, un inconnu. Il se détourna, pour allumer une cigarette, puis lui fit face à nouveau.

– « Très bien. C’est ton choix. Je dirai aux autres membres du groupe, je ne sais pas moi, que tu as rencontré Dieu et qu’il t’a fait une offre que l’on ne peut refuser. Que tu es la rédemption de Robert Johnson, son antithèse.
– C’est une jolie façon de voir les choses.
– Tu ne me laisses guère le choix. Et nos compositions ? Avec qui désormais vais-je écrire les paroles ?
– Tu n’as pas besoin de moi pour ça. Tes chansons sont plus populaires que les miennes.
– Pour le coup, c’est toi qui ne comprend pas.
– Si, c’est vrai, elles ont plus de succès…
– … peut être, mais si je perds celui à qui je me mesure, peux-tu me garantir que je resterai aussi bon ? »

Noah se redressa en prenant appui de ses mains sur ses genoux. Il s’approcha d’Hiram lentement, lui retira la cigarette de ses lèvres, la retourna et en tira une bouffée pour lui-même. Les deux jeunes hommes faisaient sensiblement la même taille, mais leurs traits n’avaient rien de commun. Il aurait fallu s’attarder sur leurs regards, cette forme très particulière de leurs paupières, et la profondeur de leurs pupilles, pour comprendre qu’ils étaient frères.

– « Et c’est permis de fumer, monsieur le prêtre ? » demanda Hiram.
– « C’est bon va, je les lirai tes textes. Je ne disparais pas. Je change. » répondit Noah.

Au-dessus d’eux, les deux lignes de condensations et de vapeur d’eau s’étaient dissoutes, sublimé dans le ciel, et il ne subsistait plus aucune trace du passage des deux appareils.

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