beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Limites…

Le vieil homme repoussa du bras le monceau d’objets divers qui trainaient sur la table, et y déroula le poster d’une mappemonde. « Observe cette carte. Regarde ses frontières, les nations qu’elles délimitent, les espaces qu’elles découpent, le tracé des fleuves qu’elles épousent et les montagnes qu’elles traversent. Demain, elles auront changé, ses lignes. Elles se seront brisées, ou se seront déplacées… Il n’y a rien de plus friable qu’une frontière, et sais-tu pourquoi ? Parce qu’elles sont artificielles, tracées par des hommes qui auront disparu avant même que l’encre ne se soit asséchée sur la carte. »

De l’index de la main gauche, il suivait le tracé des frontières, bifurquant au gré du hasard et du jeu de la géographie. « Ici, l’ethnie majoritaire revendique un territoire qui empiète sur trois autres nations… Là, c’est toute cette zone qui n’est plus sous le contrôle de la capitale… Et là, regarde, cette enclave se dresse entre ce pays et l’accès à l’océan… Ici, on suppose de larges champs pétrolifères au large, mais le pays voisin en revendique la souveraineté territoriale… » Soudain, il stoppa son geste et apposa ses deux mains sur la carte. « … Mais si tu t’arrêtes, et que tu l’observes de loin, cette carte, elle te semble définitive, accomplie, parfaitement arbitraire, mais en cela parfaitement à notre image. »

Il fit pivoter la feuille de 90 degrés et l’enroula sans peine. « Il en va de la vie comme il en va de cette carte. Tout ce que tu construis te le fait sur des sables mouvants. Tout ce que tu penses savoir immuable et universel, ce qui te semble vrai, n’est qu’une illusion, un mirage. Il y a toi, et il y a le monde. Ce qui se tient entre les deux n’existe que tant que tu lui prêtes du crédit. »

– « Soit. J’entends. Mais alors, qu’est-ce qui est juste ? »
-« Ce qui est juste ? Tu viens d’entrer dans le silence, et le silence est l’âme de toute chose. Apprend à l’écouter, et peut être qu’alors tu sauras ce qui est, avant de me parler de justice. »

Avant même que je puisse objecter quoi que ce soit, le vieil homme fit volte-face, et retourna s’asseoir à son atelier. L’entretien était terminé. Il y avait devant lui un innombrable amas de pièces d’horlogerie fine, et à l’aide d’une loupe rétro éclairée, il semblait comme à la recherche d’une mécanique particulière. Il émanait de lui comme une infinie patience, et cette idée qu’au-delà de lui-même et de cet amas de rouages, le monde n’existait plus. D’un seul geste, il m’avait dérobé toute forme de présence. Je l’observais m’ignorer, et ce faisait devenait une ombre.

Son assistante me reconduisit à l’entrée. Chemin faisant, je me demandais quelle relation elle entretenait avec le maitre. Mais je chassais vite ses questions incongrues. Pour certaines personnes, le quotidien n’a aucune emprise. Son rôle à elle devait être de gérer tout ce qui pouvait le distraire, lui. À elle, la réalité. À lui… À lui quoi au juste ? Que reste-t-il à la vie une fois soustraite de toute forme de trivialité ?

Alice m’attendait dans la voiture. « Alors ? Que t’a-t-il dit ? »
– « Pas grand-chose. Ou alors rien que je n’ai compris. Je crois qu’il ne sait pas lui-même au fond… »
– « Il doit savoir ! Et parce qu’il sait, il cache ! »
– « En attendant, il va falloir que l’on se débrouille tout seul… Des nouvelles d’Alejandro ? »
– « Juste un texto. Il est à la BNF, en train de négocier. »
– « … Tu viens d’entrer dans le silence, et le silence est l’âme de toute chose… »
– « Quoi ? »
– « C’est ce qu’il m’a dit. Comprenne qui pourra… »

Alice réfléchit un moment, puis démarra la voiture. « On va où ? » demandais-je. « On va là où il t’a dit d’aller. Dans le silence. Et je pense savoir où se trouve son entrée. »

Je me gardais bien de lui demander des explications. Alice adorait ménager ses effets. J’allumais l’autoradio, et, regardant défiler les rues parisiennes, j’essayais de trouver quelques indices dans les bribes de ma conversation avec le vieil homme. Quelque chose me tracassait. Quelque chose d’important. Mais je n’arrivais pas à l’identifier.

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2 Comments

  1. Je l’avais lu par curiosité, je le relis tranquillement. Je pense que j’aime beaucoup. Enfin c’est une certitude. C’est très ”beau”

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    • Merci, c’est très gentil, et très joliment dit! On devrait toujours en toute circonstance interroger ses certitudes, n’est ce pas?
      Quoi qu’il en soit, merci beaucoup !

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