C’est un jour curieux que celui-ci. Ce n’est plus un jour férié, et pourtant, les rues sont étrangement calmes, et nombre de commerces fermés. La majorité des entreprises ont imposé un jour de congé, et celles qui ne l’ont pas fait sont désertées par leurs employés. Le 9 juin, c’est un 15 aout avant l’heure, ou du moins c’est ainsi que je le perçois. Aujourd’hui, le temps s’écoule au ralenti.

On me faisait remarquer que jamais je ne reprends mes textes, que je les laisse ouverts, ou à l’abandon. Je (me) pose des questions, entrouvre une perspective, et n’offre pas de réponses. Ce que j’ébauche ne s’accomplit pas. Alors, on s’interroge, c’est naturel.

Quel est le propos de ce qui n’est pas fini ?

Ce n’est pas par effet de lassitude ou par incohérence. Encore que je reconnaisse volonté mon penchant pour la procrastination. Ce n’est pas plus pour plagier Italo Calvino. Promis, je ne réécris pas « Si par une nuit un voyageur ». 
En vérité, j’écris comme l’on réalise une étude au crayon à papier.

Je capture une situation, une idée, une émotion, quelque chose qui m’intrigue ou m’interroge. Je l’observe, à la recherche d’un angle précis, celui où la lumière en révélera le mieux et l’essence et la silhouette. Puis, du minimum de traits possibles, j’en dessine ce qui me semble le plus juste, les contours les plus à même de retenir le souvenir de cet objet.

Souvent, j’échoue. Ce qui est écrit trahit ce qui voulait l’être. Ou alors, révèle autre chose, un ersatz ou une ombre.
Et parfois, l’image est si juste qu’elle transcende son sujet.

Mais une étude reste une étude. Il ne s’agit que d’entrainer une musculature, acquérir un habitus, soigner une éloquence. Je n’écris pas de roman. Ça, je ne saurais pas faire. 
Au fond, je suis bien plus photographe qu’écrivain.

J’observe la tentation que les gens heureux ont de ne se préoccuper que de soi, comme on constate un défaut de fabrication sur un véhicule. D’un cliché, on capture le problème. Pour la voiture, on le déplore, alors on retourne l’engin au constructeur, qui procède au remplacement des pièces fautives, et l’on récupère la machine fonctionnelle et prête à l’usage. Mais pour les hommes, il n’existe pas de procédure, on ne remplace pas l’empathie ou son absence, pas plus que l’on n’enseigne l’introspection.

Mes courtes nouvelles ne sont que cela, des instantanées introspectives des défauts de notre empathie. Je pointe du doigt, en espérant que l’on regardera le long de la ligne de fuite dans le prolongement de mon geste, et non ma main, et l’homme à qui elle appartient. Pointer du doigt, c’est un geste qui fait partie de notre héritage antédiluvien.

Depuis plusieurs semaines, c’est en pointant le doigt que mon fils indique ce qui l’intrigue. À 11 mois, le moindre lampadaire, le feuillage des platanes, la moto qui passe bruyamment, tout est objet, tout se désigne, tout se touche. Le monde se transforme sous ses yeux, il coagule. Ce qui était indistinct devient un amas d’objets bien identifiés. Et c’est ce geste, vieux comme le monde, qui pour lui devient l’outil privilégié de sa connaissance.

Du doigt, il pointe, et du regard, il interroge.

Écrire procède du même mouvement. Si ce n’est que je n’ai bien évidemment aucune réponse à offrir. On écrit pour interroger le silence, et le silence se garde bien de répondre.

Et le temps, lui, s’écoule indifférent.

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