beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Exil….

Longtemps, j’ai regretté. De n’avoir su ni entrevoir le cours du sort ni entraver son enchainement. J’étais aveugle quand il ne suffisait que d’ouvrir les yeux, et aujourd’hui que je vois, mes bras n’ont plus l’allonge ou la force de faire quoi que ce soit. L’histoire s’est saisi de moi, et m’a balayé du revers de sa main froide. Je ne suis plus qu’un témoin, condamné à l’impuissance, inutile.

Alors, j’attends que le temps fasse son œuvre, qu’elle efface en moi la peine et la souffrance, qu’elle anesthésie la culpabilité inutile et vaine.

Je suis en souffrance d’un lendemain amnésique.
Je suis un homme en exil.

Le dimanche, je me promène parfois à Sausalito, me perds parmi la foule de touristes, et observe les innombrables voiliers de plaisance qui traversent la baie. De l’autre côté, San Francisco s’étale, sans pour autant s’imposer. Je m’installe sur un rocher à l’ombre, et accorde mon âme aux clapotements de l’eau sur la berge. Il fait beau, un soleil trompeur, car le vent qui souffle de l’océan Atlantique n’est pas fait de chaleur.

Mon esprit divague. Parfois, c’est au travail que je pense, à mon petit théâtre des acronymes, MongoDB, Hadoop, SQL, RDBMS… Je suis là sans être là, et mon corps pourrait tout aussi bien être ailleurs, du moment que ce lieu soit suffisamment confortable pour que ce corps se fonde avec son environnement.

Mais souvent, c’est à toi que je pense. À ceux qui me manquent, à la terre que je ne foule plus qu’en mémoire ou en rêve. Alors, c’est une autre forme d’absence qui s’ouvre en moi, une conscience aiguë d’être dispersé de partout, en tout lieu, sauf là où je souhaiterai l’être. C’est infantile, je sais, mais j’aimerai tant que tout soit comme avant.

Aujourd’hui, cela fait trois ans que je vis ici. Parfois, j’ai peur d’oublier vos visages, les parfums de la cuisine, les jeux de lumière dans la cour intérieure. Qu’en reste-t-il d’ailleurs ? Des ruines, je suppose…

Quand j’ai le cœur lourd de cette eau sombre qui ruisselle le long des regrets, alors avec indolence, je récite quelques poèmes, ceux que maman nous apprenait en douce. Indolence et discrétion, à voix basse, comme prient les femmes. Ici, peu ne parlent l’arabe de toute façon, ce n’est que pour mon oreille que ma bouche chante.

Et toi ? Est-ce que tu chantes encore ? Est-ce que l’on chante encore à Homs ?

Il me semble à moi que partout où l’on chante subsiste la vie, et l’espoir qui lui est corollaire. Chanter, c’est défaire la corruption, tenir à distance ce qui pervertit l’humain, c’est ne pas offrir au silence le spectacle de notre ruine.

Demain, je pars en Turquie. J’ai accumulé de quoi payer les douaniers, les passeurs, les milices, et l’armée s’il le faut. Bientôt je viendrai te chercher. Je retrouverai ta trace, je marcherai sur tes pas, j’irai creuser les décombres à mains nues s’il le faut. Et quand je t’aurai retrouvé, je te ferai inhumer comme maman l’aurait voulu. Tu reposeras aux côtés de nos parents, dans la paix éternelle.

Ce qui se passera après, je ne sais pas. Même la terre brulée finit par redonner des fruits un jour, par la grâce de Dieu. La vie que l’on vous a volée, ai –je le droit de l’offrir au sacrifice ?

Les mots me manquent. Il est tard, et demain, je pars tôt.

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2 Comments

  1. Les mots ne manquent pas. Ni l’émotion d’ailleurs. Est-ce une réalité ? Je crois bien que malheureusement oui… #émouvant

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  2. À peu de choses près, quelques liens de circonstances, des points de détails, quelque part quelqu’un incarne cette histoire. Le rôle des écrivains, c’est aussi de donner une voix à ceux qui emporté par leur propre histoire n’ont ni n’auront le temps de la raconter….

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