J’aurai aimé que me tu me prennes par la main, sans rien dire de plus, sans ajouter quoi que ce soit à l’évidence. Peut-être qu’alors, nous ne nous serions pas abimés comme l’on fait naufrage en pleine mer. Le contact rassurant de la chaleur de ta peau sur la mienne aurait suffi à faire fondre la gangue glacée dont l’emprise étouffait les battements de mon cœur.

Tu n’en as rien fait. Le silence s’est ajouté au silence. Le froid s’est installé, et notre histoire s’est engouffrée dans cet embranchement, sans aucun espoir de retour. Ce qui ne fut pas fait ne pourra plus l’être.

Pour autant, cette absence, ton absence, n’a pas creusé le vide en moi. Au contraire, il s’est incarné. Tu as disparu, mais la forme que tu as imprimée sur la fabrique du monde, désormais vide de toi, soudain semble s’animer de sa propre volonté. Tu n’es pas là, mais tu es là tout de même, en creux, écrasant de présence cette réalité qui ne peut rivaliser avec toi.

Le monde est incomplet, et ni le souvenir qui prolonge, ni le regret qui hante, ne parviennent à combler ce manque. Et je reste quelque part bloqué sur cet instant manqué, comme ces vieux magnétoscopes VHS dont l’arrêt sur l’image n’était jamais tout à fait honnête.

J’aurai aimé que tu m’expliques, que la lumière de ta raison balaye les ombres dans lesquelles aujourd’hui je me noie. Alors nous aurions fait la guerre, avant de faire l’amour. Les mots seraient sortis de leur réserve. Et chacun de nos assauts aurait repoussé un peu plus loin l’échéance de la date de péremption.

Aux enjeux de la guerre, tu as préféré une paix qui ne dit pas son nom. Une paix qui n’en est pas une, tant elle nous laisse si peu en repos. De cette paix-là, je n’en veux point. Je préfère mourir au combat d’une cause juste que de dépérir sous le régime d’une paix absurde.

Car les combats que l’on n’a pas menés se rejouent sans cesse au théâtre de nos regrets. Mille fois je t’ai giflé, mille fois je t’ai fait l’amour. Et aucune de ses représentations n’a changé quoi que ce soit à la réalité.

Il y a plus à perdre à n’être qu’une ombre de soi qu’à échouer à être soi-même. Ce n’est pas toi que j’ai perdu, c’est moi qui me perds dans ses décombres esseulés. Ce n’est pas toi que je recherche, c’est moi-même que je dois retrouver.

J’aurai aimé te dire je t’aime, et d’un éclat de rire balayé le malaise qui s’était inopinément installé. Et peut-être même aurais-tu pu répondre que toi aussi. Que tout ceci n’était qu’une erreur, une mauvaise plaisanterie.

Je ne l’ai pas fait. Je n’ai pas pu, et encore moins aujourd’hui. Pour aimer, il faut s’aimer soi-même, bien plus que je puis. L’amour que j’éprouve à ton égard existe, mais il n’a plus d’objet sur lequel s’appuyer. Il est devenu inutile. Comme ses vieilles malles que l’on cumule dans les greniers, il n’héberge plus que de la poussière et des souvenirs oubliés.

Peu à peu, la mémoire s’effiloche. Une fois atteint le fond de l’abime, que restera-t-il de ce que nous avions été ? Tu me manques. Mais plus encore, l’homme que je fus me manque.

Et je m’efface à mesure que je m’enfonce dans l’abime que ton absence a creusé.

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