Je connais une femme qui vit dans une petite maison bordée par une voie ferrée. Les jours de grève, elle se met à la fenêtre, et elle écoute le silence. Lorsqu’aucun train ne passe, les rails semblent tracer des lignes de fuites à travers l’horizon, comme une incision précise laisse sur la peau une fine cicatrice. Je ne connais pas son nom, mais je la vois parfois à travers le grillage qui longe la voie. Légèrement en retrait du bord de sa fenêtre, elle se tient droite et semble perdue dans la vague contemplation du temps qui passe.

L’une des voies se détache des lignes parallèles, bifurque sur la gauche, et traverse un large espace abandonné conduisant directement à l’usine. Un petit sentier l’accompagne. Nous sommes quelques-uns à l’emprunter pour nous rendre plus vite au travail. Arrivé à proximité de l’édifice, le sentier rejoint la route que la voie ferrée traverse de part en part. La route conduit au poste de contrôle, tandis que la voie passe une immense porte métallique et rejoint les docks de chargements.

Avec la grève, plus aucun fret ne circule. Alors les stocks s’accumulent, tandis que nous procédons soigneusement à la maintenance des chariots élévateurs. On prend notre temps, on en profite un peu. De nombreux wagons dorment sur les voies de garage, leurs cargaisons en souffrance. A les voir immobiles, ils ressemblent à d’énormes animaux ramassés, terrassés par la canicule qui amorce de cuire leurs lourdes carcasses métalliques.

Peu à peu, les langues se délient. Au départ, on se méfiait de moi, celui qui vient de la ville, l’étudiant comme ils m’appellent. Et de fait, je ne parle pas comme eux, mais ils m’ont apprivoisé. La plupart de ces hommes sont de natures rudes, avares en mots. Leurs yeux parlent pour eux. Mais la brusque chute de cadence ouvre de nouveaux possibles, du temps à occuper, principalement avec des histoires plus ou moins improbables.

Je te disais – permet moi d’utiliser le verbe dire au lieu d’écrire, il me semble plus juste – que je connais une femme qui vit dans une petite maison bordée par une voie ferrée. Mais connaitre est un bien grand mot. La montagne que tu vois à l’horizon, mais que jamais l’on n’a gravie, peut-on prétendre la connaitre sous prétexte que son ombre se projette jusqu’à l’orée de son village ?

D’elle au fond, je ne connais pas même son nom. Mais le plus étrange est à venir. Dans ses petites villes où les familles se côtoient, se rassemblent ou se déchirent, tout le monde connait tout le monde. Il n’y existe pas d’anonymat. L’idée même d’être anonyme y est étrangère, peut-être même suspecte. Et pourtant, lorsque je demandais à mes collègues si quiconque savait qui habite la petite maison, personne ne sut me répondre. Ou, pour être exact, personne ne voulut me répondre.

C’était comme si j’avais jeté un froid. Soudain, le mutisme dont j’ai eu tant de peine à abattre les murailles se dressa à nouveau, et les mots se vidèrent de leurs chaleurs. La canicule au plus fort, et pourtant, j’avais froid.

Écrire après une dure journée de labeur est difficile, tenir le journal de mes observations tient de la corvée. Je n’ai pas le temps de mener l’enquête, mon mémoire passe avant. Toutefois, je sens dans cette histoire l’un de ses secrets qui fondent la mémoire d’une communauté. Quelque chose autour de cette femme fédère et repousse tout à la fois.

Si la grève se poursuit, la direction nous mettra au chômage partiel. Alors peut être que je pourrai lever le voile sur ce mystère. Que savent-ils tous que je ne sais pas ? Et pourquoi nul ne veut prendre le risque de m’en parler ?

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