beau: adj m.

Se dit de la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie...

Month: June 2014

La grève…

Je connais une femme qui vit dans une petite maison bordée par une voie ferrée. Les jours de grève, elle se met à la fenêtre, et elle écoute le silence. Lorsqu’aucun train ne passe, les rails semblent tracer des lignes de fuites à travers l’horizon, comme une incision précise laisse sur la peau une fine cicatrice. Je ne connais pas son nom, mais je la vois parfois à travers le grillage qui longe la voie. Légèrement en retrait du bord de sa fenêtre, elle se tient droite et semble perdue dans la vague contemplation du temps qui passe.

L’une des voies se détache des lignes parallèles, bifurque sur la gauche, et traverse un large espace abandonné conduisant directement à l’usine. Un petit sentier l’accompagne. Nous sommes quelques-uns à l’emprunter pour nous rendre plus vite au travail. Arrivé à proximité de l’édifice, le sentier rejoint la route que la voie ferrée traverse de part en part. La route conduit au poste de contrôle, tandis que la voie passe une immense porte métallique et rejoint les docks de chargements.

Avec la grève, plus aucun fret ne circule. Alors les stocks s’accumulent, tandis que nous procédons soigneusement à la maintenance des chariots élévateurs. On prend notre temps, on en profite un peu. De nombreux wagons dorment sur les voies de garage, leurs cargaisons en souffrance. A les voir immobiles, ils ressemblent à d’énormes animaux ramassés, terrassés par la canicule qui amorce de cuire leurs lourdes carcasses métalliques.

Peu à peu, les langues se délient. Au départ, on se méfiait de moi, celui qui vient de la ville, l’étudiant comme ils m’appellent. Et de fait, je ne parle pas comme eux, mais ils m’ont apprivoisé. La plupart de ces hommes sont de natures rudes, avares en mots. Leurs yeux parlent pour eux. Mais la brusque chute de cadence ouvre de nouveaux possibles, du temps à occuper, principalement avec des histoires plus ou moins improbables.

Je te disais – permet moi d’utiliser le verbe dire au lieu d’écrire, il me semble plus juste – que je connais une femme qui vit dans une petite maison bordée par une voie ferrée. Mais connaitre est un bien grand mot. La montagne que tu vois à l’horizon, mais que jamais l’on n’a gravie, peut-on prétendre la connaitre sous prétexte que son ombre se projette jusqu’à l’orée de son village ?

D’elle au fond, je ne connais pas même son nom. Mais le plus étrange est à venir. Dans ses petites villes où les familles se côtoient, se rassemblent ou se déchirent, tout le monde connait tout le monde. Il n’y existe pas d’anonymat. L’idée même d’être anonyme y est étrangère, peut-être même suspecte. Et pourtant, lorsque je demandais à mes collègues si quiconque savait qui habite la petite maison, personne ne sut me répondre. Ou, pour être exact, personne ne voulut me répondre.

C’était comme si j’avais jeté un froid. Soudain, le mutisme dont j’ai eu tant de peine à abattre les murailles se dressa à nouveau, et les mots se vidèrent de leurs chaleurs. La canicule au plus fort, et pourtant, j’avais froid.

Écrire après une dure journée de labeur est difficile, tenir le journal de mes observations tient de la corvée. Je n’ai pas le temps de mener l’enquête, mon mémoire passe avant. Toutefois, je sens dans cette histoire l’un de ses secrets qui fondent la mémoire d’une communauté. Quelque chose autour de cette femme fédère et repousse tout à la fois.

Si la grève se poursuit, la direction nous mettra au chômage partiel. Alors peut être que je pourrai lever le voile sur ce mystère. Que savent-ils tous que je ne sais pas ? Et pourquoi nul ne veut prendre le risque de m’en parler ?

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Combat…

J’aurai aimé que me tu me prennes par la main, sans rien dire de plus, sans ajouter quoi que ce soit à l’évidence. Peut-être qu’alors, nous ne nous serions pas abimés comme l’on fait naufrage en pleine mer. Le contact rassurant de la chaleur de ta peau sur la mienne aurait suffi à faire fondre la gangue glacée dont l’emprise étouffait les battements de mon cœur.

Tu n’en as rien fait. Le silence s’est ajouté au silence. Le froid s’est installé, et notre histoire s’est engouffrée dans cet embranchement, sans aucun espoir de retour. Ce qui ne fut pas fait ne pourra plus l’être.

Pour autant, cette absence, ton absence, n’a pas creusé le vide en moi. Au contraire, il s’est incarné. Tu as disparu, mais la forme que tu as imprimée sur la fabrique du monde, désormais vide de toi, soudain semble s’animer de sa propre volonté. Tu n’es pas là, mais tu es là tout de même, en creux, écrasant de présence cette réalité qui ne peut rivaliser avec toi.

Le monde est incomplet, et ni le souvenir qui prolonge, ni le regret qui hante, ne parviennent à combler ce manque. Et je reste quelque part bloqué sur cet instant manqué, comme ces vieux magnétoscopes VHS dont l’arrêt sur l’image n’était jamais tout à fait honnête.

J’aurai aimé que tu m’expliques, que la lumière de ta raison balaye les ombres dans lesquelles aujourd’hui je me noie. Alors nous aurions fait la guerre, avant de faire l’amour. Les mots seraient sortis de leur réserve. Et chacun de nos assauts aurait repoussé un peu plus loin l’échéance de la date de péremption.

Aux enjeux de la guerre, tu as préféré une paix qui ne dit pas son nom. Une paix qui n’en est pas une, tant elle nous laisse si peu en repos. De cette paix-là, je n’en veux point. Je préfère mourir au combat d’une cause juste que de dépérir sous le régime d’une paix absurde.

Car les combats que l’on n’a pas menés se rejouent sans cesse au théâtre de nos regrets. Mille fois je t’ai giflé, mille fois je t’ai fait l’amour. Et aucune de ses représentations n’a changé quoi que ce soit à la réalité.

Il y a plus à perdre à n’être qu’une ombre de soi qu’à échouer à être soi-même. Ce n’est pas toi que j’ai perdu, c’est moi qui me perds dans ses décombres esseulés. Ce n’est pas toi que je recherche, c’est moi-même que je dois retrouver.

J’aurai aimé te dire je t’aime, et d’un éclat de rire balayé le malaise qui s’était inopinément installé. Et peut-être même aurais-tu pu répondre que toi aussi. Que tout ceci n’était qu’une erreur, une mauvaise plaisanterie.

Je ne l’ai pas fait. Je n’ai pas pu, et encore moins aujourd’hui. Pour aimer, il faut s’aimer soi-même, bien plus que je puis. L’amour que j’éprouve à ton égard existe, mais il n’a plus d’objet sur lequel s’appuyer. Il est devenu inutile. Comme ses vieilles malles que l’on cumule dans les greniers, il n’héberge plus que de la poussière et des souvenirs oubliés.

Peu à peu, la mémoire s’effiloche. Une fois atteint le fond de l’abime, que restera-t-il de ce que nous avions été ? Tu me manques. Mais plus encore, l’homme que je fus me manque.

Et je m’efface à mesure que je m’enfonce dans l’abime que ton absence a creusé.

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Limites…

Le vieil homme repoussa du bras le monceau d’objets divers qui trainaient sur la table, et y déroula le poster d’une mappemonde. « Observe cette carte. Regarde ses frontières, les nations qu’elles délimitent, les espaces qu’elles découpent, le tracé des fleuves qu’elles épousent et les montagnes qu’elles traversent. Demain, elles auront changé, ses lignes. Elles se seront brisées, ou se seront déplacées… Il n’y a rien de plus friable qu’une frontière, et sais-tu pourquoi ? Parce qu’elles sont artificielles, tracées par des hommes qui auront disparu avant même que l’encre ne se soit asséchée sur la carte. »

De l’index de la main gauche, il suivait le tracé des frontières, bifurquant au gré du hasard et du jeu de la géographie. « Ici, l’ethnie majoritaire revendique un territoire qui empiète sur trois autres nations… Là, c’est toute cette zone qui n’est plus sous le contrôle de la capitale… Et là, regarde, cette enclave se dresse entre ce pays et l’accès à l’océan… Ici, on suppose de larges champs pétrolifères au large, mais le pays voisin en revendique la souveraineté territoriale… » Soudain, il stoppa son geste et apposa ses deux mains sur la carte. « … Mais si tu t’arrêtes, et que tu l’observes de loin, cette carte, elle te semble définitive, accomplie, parfaitement arbitraire, mais en cela parfaitement à notre image. »

Il fit pivoter la feuille de 90 degrés et l’enroula sans peine. « Il en va de la vie comme il en va de cette carte. Tout ce que tu construis te le fait sur des sables mouvants. Tout ce que tu penses savoir immuable et universel, ce qui te semble vrai, n’est qu’une illusion, un mirage. Il y a toi, et il y a le monde. Ce qui se tient entre les deux n’existe que tant que tu lui prêtes du crédit. »

– « Soit. J’entends. Mais alors, qu’est-ce qui est juste ? »
-« Ce qui est juste ? Tu viens d’entrer dans le silence, et le silence est l’âme de toute chose. Apprend à l’écouter, et peut être qu’alors tu sauras ce qui est, avant de me parler de justice. »

Avant même que je puisse objecter quoi que ce soit, le vieil homme fit volte-face, et retourna s’asseoir à son atelier. L’entretien était terminé. Il y avait devant lui un innombrable amas de pièces d’horlogerie fine, et à l’aide d’une loupe rétro éclairée, il semblait comme à la recherche d’une mécanique particulière. Il émanait de lui comme une infinie patience, et cette idée qu’au-delà de lui-même et de cet amas de rouages, le monde n’existait plus. D’un seul geste, il m’avait dérobé toute forme de présence. Je l’observais m’ignorer, et ce faisait devenait une ombre.

Son assistante me reconduisit à l’entrée. Chemin faisant, je me demandais quelle relation elle entretenait avec le maitre. Mais je chassais vite ses questions incongrues. Pour certaines personnes, le quotidien n’a aucune emprise. Son rôle à elle devait être de gérer tout ce qui pouvait le distraire, lui. À elle, la réalité. À lui… À lui quoi au juste ? Que reste-t-il à la vie une fois soustraite de toute forme de trivialité ?

Alice m’attendait dans la voiture. « Alors ? Que t’a-t-il dit ? »
– « Pas grand-chose. Ou alors rien que je n’ai compris. Je crois qu’il ne sait pas lui-même au fond… »
– « Il doit savoir ! Et parce qu’il sait, il cache ! »
– « En attendant, il va falloir que l’on se débrouille tout seul… Des nouvelles d’Alejandro ? »
– « Juste un texto. Il est à la BNF, en train de négocier. »
– « … Tu viens d’entrer dans le silence, et le silence est l’âme de toute chose… »
– « Quoi ? »
– « C’est ce qu’il m’a dit. Comprenne qui pourra… »

Alice réfléchit un moment, puis démarra la voiture. « On va où ? » demandais-je. « On va là où il t’a dit d’aller. Dans le silence. Et je pense savoir où se trouve son entrée. »

Je me gardais bien de lui demander des explications. Alice adorait ménager ses effets. J’allumais l’autoradio, et, regardant défiler les rues parisiennes, j’essayais de trouver quelques indices dans les bribes de ma conversation avec le vieil homme. Quelque chose me tracassait. Quelque chose d’important. Mais je n’arrivais pas à l’identifier.

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Inachevé…

C’est un jour curieux que celui-ci. Ce n’est plus un jour férié, et pourtant, les rues sont étrangement calmes, et nombre de commerces fermés. La majorité des entreprises ont imposé un jour de congé, et celles qui ne l’ont pas fait sont désertées par leurs employés. Le 9 juin, c’est un 15 aout avant l’heure, ou du moins c’est ainsi que je le perçois. Aujourd’hui, le temps s’écoule au ralenti.

On me faisait remarquer que jamais je ne reprends mes textes, que je les laisse ouverts, ou à l’abandon. Je (me) pose des questions, entrouvre une perspective, et n’offre pas de réponses. Ce que j’ébauche ne s’accomplit pas. Alors, on s’interroge, c’est naturel.

Quel est le propos de ce qui n’est pas fini ?

Ce n’est pas par effet de lassitude ou par incohérence. Encore que je reconnaisse volonté mon penchant pour la procrastination. Ce n’est pas plus pour plagier Italo Calvino. Promis, je ne réécris pas « Si par une nuit un voyageur ». 
En vérité, j’écris comme l’on réalise une étude au crayon à papier.

Je capture une situation, une idée, une émotion, quelque chose qui m’intrigue ou m’interroge. Je l’observe, à la recherche d’un angle précis, celui où la lumière en révélera le mieux et l’essence et la silhouette. Puis, du minimum de traits possibles, j’en dessine ce qui me semble le plus juste, les contours les plus à même de retenir le souvenir de cet objet.

Souvent, j’échoue. Ce qui est écrit trahit ce qui voulait l’être. Ou alors, révèle autre chose, un ersatz ou une ombre.
Et parfois, l’image est si juste qu’elle transcende son sujet.

Mais une étude reste une étude. Il ne s’agit que d’entrainer une musculature, acquérir un habitus, soigner une éloquence. Je n’écris pas de roman. Ça, je ne saurais pas faire. 
Au fond, je suis bien plus photographe qu’écrivain.

J’observe la tentation que les gens heureux ont de ne se préoccuper que de soi, comme on constate un défaut de fabrication sur un véhicule. D’un cliché, on capture le problème. Pour la voiture, on le déplore, alors on retourne l’engin au constructeur, qui procède au remplacement des pièces fautives, et l’on récupère la machine fonctionnelle et prête à l’usage. Mais pour les hommes, il n’existe pas de procédure, on ne remplace pas l’empathie ou son absence, pas plus que l’on n’enseigne l’introspection.

Mes courtes nouvelles ne sont que cela, des instantanées introspectives des défauts de notre empathie. Je pointe du doigt, en espérant que l’on regardera le long de la ligne de fuite dans le prolongement de mon geste, et non ma main, et l’homme à qui elle appartient. Pointer du doigt, c’est un geste qui fait partie de notre héritage antédiluvien.

Depuis plusieurs semaines, c’est en pointant le doigt que mon fils indique ce qui l’intrigue. À 11 mois, le moindre lampadaire, le feuillage des platanes, la moto qui passe bruyamment, tout est objet, tout se désigne, tout se touche. Le monde se transforme sous ses yeux, il coagule. Ce qui était indistinct devient un amas d’objets bien identifiés. Et c’est ce geste, vieux comme le monde, qui pour lui devient l’outil privilégié de sa connaissance.

Du doigt, il pointe, et du regard, il interroge.

Écrire procède du même mouvement. Si ce n’est que je n’ai bien évidemment aucune réponse à offrir. On écrit pour interroger le silence, et le silence se garde bien de répondre.

Et le temps, lui, s’écoule indifférent.

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Volute(s)

Deux avions, très haut dans le ciel, découpent lentement le bleu cristallin de deux lignes blanches et parallèles. Les deux hommes observent cette lente incision. Leurs regards semblent s’y perdre, comme s’ils voyaient au loin le crépuscule que le jour encore haut dissimule.

– « Que feras-tu si tu te rends compte que tout a été dit ? Que ta voix n’ajoute rien de plus qu’un énième écho assourdi et diffus ? Que les mots ne recèlent plus la moindre petite fraction de sens qui n’a déjà été excavée, polie, sculptée, et sertie en mille joyaux ?
– Le regard raye la surface des diamants comme l’océan érode les falaises. La pensée corrompt et déforme l’objet dont elle s’empare. Alors nos voix, dans la répétition, transportent et préservent ce qui ne serait plus autrement qu’une pâle copie.
– Les mots sont traitres Noah, tu le sais. Bien qu’ils ne changent ni de forme ni de son, ils se transforment, muent, acquièrent de nouveaux usages et se déparent des anciens. Ce qui fut dit hier, redit aujourd’hui n’a plus le même sens. Les mots n’existent qu’au présent, ils ne voyagent pas dans le temps. »

Un crissement de gravier interrompit les deux hommes. En silence, ils regardèrent passer un couple enlacé de jeunes lycéens. Ils disparurent un peu plus loin, dans les méandres du jardin public.

– « Ce n’est pas aux mots de le faire Hiram, c’est à nous que revient la charge d’être aujourd’hui les héritiers d’hier. Il ne s’agit pas d’être original ni de découvrir ce qui est neuf. Ce que tu dis, d’autres l’ont dit déjà, mais ne vois-tu pas que ce qui compte, c’est de le dire avec sa voix ? C’est être qui compte, et non être neuf.
– Alors ils disaient vrai, tu veux devenir prêtre ?
– Prêtre, c’est un bien grand mot.
– Et tu vas renoncer, comme ça, à tout, à nous, à ta vie, à toi ?
– Et pourquoi pas ? Que pourrai-je faire de mieux ? »

Hiram, exaspéré, sauta du dossier sur lequel il s’était assis pour mieux faire face à son frère. Il le regarda, comme si soudain cet homme, son propre frère, lui était devenu un étranger, un inconnu. Il se détourna, pour allumer une cigarette, puis lui fit face à nouveau.

– « Très bien. C’est ton choix. Je dirai aux autres membres du groupe, je ne sais pas moi, que tu as rencontré Dieu et qu’il t’a fait une offre que l’on ne peut refuser. Que tu es la rédemption de Robert Johnson, son antithèse.
– C’est une jolie façon de voir les choses.
– Tu ne me laisses guère le choix. Et nos compositions ? Avec qui désormais vais-je écrire les paroles ?
– Tu n’as pas besoin de moi pour ça. Tes chansons sont plus populaires que les miennes.
– Pour le coup, c’est toi qui ne comprend pas.
– Si, c’est vrai, elles ont plus de succès…
– … peut être, mais si je perds celui à qui je me mesure, peux-tu me garantir que je resterai aussi bon ? »

Noah se redressa en prenant appui de ses mains sur ses genoux. Il s’approcha d’Hiram lentement, lui retira la cigarette de ses lèvres, la retourna et en tira une bouffée pour lui-même. Les deux jeunes hommes faisaient sensiblement la même taille, mais leurs traits n’avaient rien de commun. Il aurait fallu s’attarder sur leurs regards, cette forme très particulière de leurs paupières, et la profondeur de leurs pupilles, pour comprendre qu’ils étaient frères.

– « Et c’est permis de fumer, monsieur le prêtre ? » demanda Hiram.
– « C’est bon va, je les lirai tes textes. Je ne disparais pas. Je change. » répondit Noah.

Au-dessus d’eux, les deux lignes de condensations et de vapeur d’eau s’étaient dissoutes, sublimé dans le ciel, et il ne subsistait plus aucune trace du passage des deux appareils.

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Exil….

Longtemps, j’ai regretté. De n’avoir su ni entrevoir le cours du sort ni entraver son enchainement. J’étais aveugle quand il ne suffisait que d’ouvrir les yeux, et aujourd’hui que je vois, mes bras n’ont plus l’allonge ou la force de faire quoi que ce soit. L’histoire s’est saisi de moi, et m’a balayé du revers de sa main froide. Je ne suis plus qu’un témoin, condamné à l’impuissance, inutile.

Alors, j’attends que le temps fasse son œuvre, qu’elle efface en moi la peine et la souffrance, qu’elle anesthésie la culpabilité inutile et vaine.

Je suis en souffrance d’un lendemain amnésique.
Je suis un homme en exil.

Le dimanche, je me promène parfois à Sausalito, me perds parmi la foule de touristes, et observe les innombrables voiliers de plaisance qui traversent la baie. De l’autre côté, San Francisco s’étale, sans pour autant s’imposer. Je m’installe sur un rocher à l’ombre, et accorde mon âme aux clapotements de l’eau sur la berge. Il fait beau, un soleil trompeur, car le vent qui souffle de l’océan Atlantique n’est pas fait de chaleur.

Mon esprit divague. Parfois, c’est au travail que je pense, à mon petit théâtre des acronymes, MongoDB, Hadoop, SQL, RDBMS… Je suis là sans être là, et mon corps pourrait tout aussi bien être ailleurs, du moment que ce lieu soit suffisamment confortable pour que ce corps se fonde avec son environnement.

Mais souvent, c’est à toi que je pense. À ceux qui me manquent, à la terre que je ne foule plus qu’en mémoire ou en rêve. Alors, c’est une autre forme d’absence qui s’ouvre en moi, une conscience aiguë d’être dispersé de partout, en tout lieu, sauf là où je souhaiterai l’être. C’est infantile, je sais, mais j’aimerai tant que tout soit comme avant.

Aujourd’hui, cela fait trois ans que je vis ici. Parfois, j’ai peur d’oublier vos visages, les parfums de la cuisine, les jeux de lumière dans la cour intérieure. Qu’en reste-t-il d’ailleurs ? Des ruines, je suppose…

Quand j’ai le cœur lourd de cette eau sombre qui ruisselle le long des regrets, alors avec indolence, je récite quelques poèmes, ceux que maman nous apprenait en douce. Indolence et discrétion, à voix basse, comme prient les femmes. Ici, peu ne parlent l’arabe de toute façon, ce n’est que pour mon oreille que ma bouche chante.

Et toi ? Est-ce que tu chantes encore ? Est-ce que l’on chante encore à Homs ?

Il me semble à moi que partout où l’on chante subsiste la vie, et l’espoir qui lui est corollaire. Chanter, c’est défaire la corruption, tenir à distance ce qui pervertit l’humain, c’est ne pas offrir au silence le spectacle de notre ruine.

Demain, je pars en Turquie. J’ai accumulé de quoi payer les douaniers, les passeurs, les milices, et l’armée s’il le faut. Bientôt je viendrai te chercher. Je retrouverai ta trace, je marcherai sur tes pas, j’irai creuser les décombres à mains nues s’il le faut. Et quand je t’aurai retrouvé, je te ferai inhumer comme maman l’aurait voulu. Tu reposeras aux côtés de nos parents, dans la paix éternelle.

Ce qui se passera après, je ne sais pas. Même la terre brulée finit par redonner des fruits un jour, par la grâce de Dieu. La vie que l’on vous a volée, ai –je le droit de l’offrir au sacrifice ?

Les mots me manquent. Il est tard, et demain, je pars tôt.

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Toi

– « Réussir sa vie… Je n’aime pas cette idée, et encore moins ceux qui prétendent en connaitre les secrets. »
– « Ce n’est pas ce que je veux dire. Moi, a mon avis, tu te poses trop de questions ! » Lui répondit-elle. « Il ne s’agit pas de t’engager à quoi que ce soit, mais juste de la saisir par les hanches et de l’embrasser. Qu’un baiser en amène un autre, et que la nuit s’achève dans des draps, c’est dans l’ordre naturel des choses. Mais toi, déjà, tu te poses aujourd’hui les questions de demain. Peut-être que ce ne sera que l’histoire d’une nuit, ou d’une aventure. Peut-être que ce sera plus. À quoi bon se poser la question maintenant ? »

La grande cantine du Pause Café se remplissait doucement. La plupart des clients s’installaient en terrasse, malgré le trafic bruyant de l’avenue Ledru-Rollin. Le couple d’amis s’était installé au fond de la salle, près de grandes baies vitrées donnant sur la Rue Keller. Au-dessus de la jeune femme, assise sur la banquette, de grandes photos exposées montraient à voir des enfants jouant dans un pays lointain.

– « Elle te plait, non ? Tu luis plais aussi ? Alors, c’est quoi le problème ? » Ajouta-t-elle d’un air assuré.

L’homme, un quadragénaire brun, propre sur lui, joignit ses mains de façon à constituer un triangle avec ses bras, ses coudes appuyés sur la table. Il avait l’air soigné, un air d’architecte, mais à Paris, l’habit ne fait pas le moine.

– « Le problème ? Le problème, c’est qu’elle est mariée. Et moi aussi, accessoirement. »
– « Et ? »
– « Et je crois que tu ne comprends pas ce que cela signifie. » Conclut-il.

La serveuse fit une apparition inopinée pour servir une souris d’agneau pour lui, et une salade Wok pour elle. Elle ne semblait par se formaliser outre mesure du ton condescendant de son interlocuteur. Au contraire, un regard espiègle semblait illuminer son visage.

– « Non, je ne comprends pas, mais entre nous, je m’en fous. » Répondit-elle. « Tout ce que je sais, c’est que si tu prends la peine de m’en parler, c’est que ça te travaille. Et que si ça te travaille, c’est qu’il est déjà trop tard. » 
– « Moi qui comptais sur toi pour me donner une leçon de bon sens… »
– « Oh, mais c’est ce que j’essaye de faire ! Le bon sens, c’est qu’on a qu’une vie… » 
– « Mais on ne peut pas tout avoir ou tout faire ! » L’interrompit-il. « Il y a un prix à payer… »
– « Et ce prix, il n’y a que toi qui peux le déterminer ! » Ajouta-t-elle vivement. « Écoute, on est d’accord, tu ne peux pas sortir avec toutes les femmes du monde, combien même tu les aimerais toutes. Souvent, il vaut mieux s’abstenir. Mais il y a des exceptions, non ? Certaines choses valent la peine d’être vécues… »
– « Et d’autres méritent de ne pas être sacrifiées. C’est quoi la limite ? À quel moment tu sais que tu vas trop loin ? »

Elle fit une petite moue, qui ne manquait pas de charme, mais n’offrait pas de réponse. Quelqu’un au bar poussa légèrement le volume de la musique, une énième compilation de radio Nova ou de l’Hotel Costes. Un rythme mêlant électronique et samba latine apporta comme un parfum sud-américain, épicé et chaleureux.

– « Je pense quand même que tu te poses trop de questions. Souvent, il faut mieux réfléchir avant de faire, mais parfois, les réponses se trouvent après l’action. Et puis, de toute façon, ça va bientôt être résolu… » Ajouta-t-elle énigmatiquement. 
– « Ah bon ? Et pourquoi cela ? »
– « Parce que certaines choses doivent se produire, ou ne se produiront plus. C’est aujourd’hui ou jamais. Alors si tu hésites trop longuement, ton problème sera résolu… »
– « Humm… »
– « Bon, alors, tu me dis qui est l’heureuse élue ? Tu me dois bien ça, on en parle depuis une heure ! »

L’homme se pencha en avant de manière à mettre sa bouche au niveau de l’oreille gauche de la jeune femme. Il lui souffla quelque chose de si surprenant qu’elle en laissa tomber sa fourchette et porta sa main à sa bouche. Le tintement contre l’assiette résonna dans toute la salle.

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