La nuit, je me remémore le crépuscule, et m’enivre de sa beauté. Car c’est au moment même de s’abimer dans l’océan que la lumière du soleil est la plus chaleureuse, une lumière au parfum d’orange, douce et tendre, qui efface de sa laideur tout ce qu’elle touche. Elle imprègne ma rétine comme le buvard boit l’encre, pour que la nuit venue, son souvenir me soutienne.

Puis l’océan engloutit le soleil, et seul en subsiste l’écume que les vagues déposent sur le rivage. Le crépuscule tombe, et en moi survit la mémoire de sa chute. C’est long, une nuit à assassiner.

Au bout du cap, l’ancien phare se dresse seul, isolé, visible à des kilomètres à la ronde, comme la marque qui désigne la ligne qui sépare notre territoire de celui des abimes. De la fenêtre de ma pension, j’observe sa colonne verticale, et imagine qu’à son sommet attend le fantôme de Saint Siméon. À la gauche de ma fenêtre, une règle apposée à la façade mesure la dernière invasion des eaux, comme un avertissement. Ma chambre se trouve au second étage. La réglette monte jusqu’au troisième. L’océan donne et reprend, fait fi de nos frontières, et jamais ne demande rien.

De toute façon, qu’a-t-elle à me prendre ? Mes maigres possessions tiennent dans un seul bagage, bagage encore plus âgé que moi, puisque je le tiens de mon père. L’eau lourde et froide m’effraie moins que la densité obscure de la nuit.

Depuis peu, je ne dors plus. Je lis ce qui me tombe sous la main, quelques journaux abandonnés que j’aie ramassés la veille, ou de vieux romans usagers empruntés à la bibliothèque municipale. Un temps, cela me distrait de moi-même, et du caractère étriqué de ma petite chambre. Mais ni la marche du monde, ni le fil des intrigues ne réussissent jamais à m’assommer. La nuit, le temps s’écoule lentement, et je pourrai jurer qu’il s’y amasse le double d’heures que le jour.

Les soirs où je n’ai rien à lire, ou lorsque le besoin de sortir se fait pressant, je vais écouter le murmure de l’océan le long de la jetée. Je dine au coin d’une terrasse d’un des restaurants du port, puis rejoins la plage sans presser le pas. En chemin, je croise ceux qui rentrent gorgés de soleil, tandis que m’accompagne ceux qui vont passer la nuit à chanter et à boire autour d’un feu de camps. Des groupes joyeux, des familles en vacances, quelques couples amoureux. Je marche parmi eux, mais je sais que je n’appartiens pas à ce peuple. Le souffle qui les anime n’est pas le mien.

Quand, tard dans la nuit je rentre à travers les ruelles, parfois je croise quelqu’un qui me ressemble. Nous sommes de ceux qui échouent sur les rivages de la nuit, couverts d’une écume grise et obscure. Nous nous reconnaissons, et parfois, d’un signe de tête signifions notre appartenance mutuelle au même sort. Puis nous passons notre chemin. Nous sommes faits de silence, alors nous n’avons rien à nous dire.

À la pension parfois, certains s’interrogent. L’on ne m’y connait ni d’amitiés ni de professions. Si bien que ma logeuse m’a demandé une fois si je n’étais pas par trop taciturne. Mais dans le fond, cela ne gêne personne. Qui se plaindrait d’un voisin discret, et d’un client qui paie rubis sur l’ongle ?

Alors la nuit, je me remémore l’aurore, et m’enivre de son imminence. J’attends l’aube comme d’autre une délivrance. Car le jour venu, personne ne me demandera de comptes. Personne ne viendra frapper à ma porte, avec en main la plainte de ce que je fus autrefois. C’est la nuit que l’on viendra me demander des comptes. La nuit me rend à moi-même, et à l’homme coupable que je suis. À l’ombre du poids qui m’écrase la poitrine, chaque nuit, j’attends que l’on vienne me retrouver…

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