Le premier pas. Le plus facile pour certains, et le plus dur pour les autres. Une fois que l’équilibre est rompu, que le corps projeté en avant produit son inertie, il est déjà trop tard pour renoncer. Le recul n’est pas une option. Les corps s’articulent et s’échinent à imprimer à la tête un port altier, cette sorte de mouvement immobile, comme si le centre du monde se tenait précisément à l’intersection du regard. Et il en va de la marche comme de chacun de nos gestes. L’énergie requise pour se tenir immobile parfois surpasse la relative facilitée à se maintenir en mouvement.

Le tango est une marche qui s’effectue à deux. Depuis mon arrivée à Buenos Aires, je fréquentais assidument les milongas, aussi souvent que mon emploi du temps me le permettait. Là-bas, j’y avais appris la valeur d’un regard féminin, la discrète invitation du cabeceo, les couples qui se composent au grès des morceaux. Le tango est une libre association, une rencontre qui n’est jamais une domination, une communion. C’est là que Soledad est entrée dans ma vie.

On ne pouvait pas dire d’elle qu’elle était particulièrement belle. À un regard inattentif, elle paraissait anodine, parfaitement en phase avec son environnement, et en cela parfaitement transparente. Mais dès qu’elle imprimait son corps en mouvement dans l’espace, quelque chose de l’ordre de la grâce se produisait. Une révélation. Elle possédait cette beauté seconde qui ne me se mesure que dérivé dans le temps.

Je l’observai danser, et soudain révéler au monde tout ce qui en elle se cache dans le silence immobile. Je ne me lassais pas de la voir virevolter, libéré des chaines qui la retiennent le jour. L’essence des femmes est de danser, et ce faisant, de prendre possession de l’espace qui leur revient de droit.

À l’inverse d’une Albertine, je n’aurai pas souffert de la voir endormie, immobile, rendue au poids des corps et des chairs. Son pantin désarticulé privé de sa gestuelle m’aurait été un insupportable spectacle. Le sommeil lui aurait dérobé sa beauté, et, vidé de sa substance, mon amour à son tour, aurait succombé.

Alors, jamais je n’ai cherché à m’approcher d’elle plus que de nécessaire. La voir vivre, comme l’on se promène le long des berges pour voir l’eau couler, me suffisait amplement.

Mais dans un monde de gratification immédiate, elle n’avait pas de chance. Autrefois, me disais-je, elle aurait été reine. Si bien qu’à chacune de nos rencontres, je la voyais se morfondre un peu plus, son sourire s’éteindre d’attendre celui qui saurait l’aimer à sa juste valeur. Elle ne prétendait pourtant ni à la passion ni au grand amour, mais de nos jours, même cet amour ordinaire, qui me semblait si commun, s’avérait fuyant.

C’est alors qu’une affaire m’appela à Viedma. À contrecœur, je quittai les faubourgs de la capitale, puis, longeant les côtes, je me laissai aller à cette langueur argentine. À mon arrivée, un télégraphe m’attendait. Un ami commun m’informait que les parents de Soledad venaient de la faire interner suite à une tentative de suicide.

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