Il m’arrive de venir à bout de la longue liste de choses que j’avais à faire. En main, je tiens une pleine page de taches désormais rageusement barrées d’un trait indélébile. Mais, à la place du sentiment d’accomplissement qui devrait enfler et m’emplir de sérénité, c’est le vertige du vide qui soudain s’ouvre sous mes pieds. Ne plus rien avoir à faire, ce n’est pas être libre. C’est, se rendre à soi-même, c’est devenir inutile. Et cette angoisse qui m’étreint fiévreusement me pousse à tourner la page, et à rajouter à la longue liste d’autres choses à faire.

Rien, jamais, ne touche à sa fin. Pas même l’humain, qui lui, ne fait que s’interrompre, le temps d’un sommeil sans rêve, ou à la faveur de sa mort. Ce qui revient au même. Mais les morts ne parlent pas. Et je leur en ai longtemps voulu de ce silence qui succède aux legs qu’ils nous cèdent. En héritage, une œuvre à poursuivre. Et pour seul guide, un regard vitreux, froid et muet.

« Un dessert, un café Monsieur ? » D’un signe de tête, le serveur discret débarrasse les restes du diner. Je décale la carafe d’eau et le fond de mon verre de vin rouge, comme pour mieux étaler mon agenda sur la table désormais vierge. Les soirs de semaine, je venais seul dans ce petit restaurant français, si bien qu’au bout de la troisième fois, on y connaissait mes habitudes et ma table préférée. J’y appréciais le calme, ainsi que l’acoustique particulière qu’offraient les murs tapissés. Ils absorbaient les chocs des couverts comme les éclats de voix, si bien que personne n’avait jamais besoin de hausser le ton pour se faire entendre. On y dinait dans un silence propice aux confidences, un silence entretenu par un air de piano à peine audible.

Je me plonge dans mon agenda à la recherche de choses à faire et qui m’aurait échappé. Il me faut toujours un moment afin de décrypter mon écriture. Elle n’a rien de gracile ou de docile, les déliés y heurtent la vue. Mon écriture semblait vouloir retenir le sens des mots, les rendre inaccessibles, et ainsi échapper à toute règle. Il ne s’agit pas non plus d’une écriture de médecin, une prétention au savoir abscons hérité d’une culture obsolète du corporatisme. Non, c’était plutôt comme si elle se dressait entre moi et la mémoire que je lui ai confiée. C’est en me souvenant de mon geste au moment où j’ai écrit que je me remémore le contenu du message. Je ne lis pas, je me souviens.

Là, voilà. Dans deux jours, j’ai rendez-vous chez mon avocat pour mettre en ordre ma succession. Je dois retrouver l’audit qui a été réalisé le mois dernier, et le compléter avec le produit des dernières opérations boursières. Demain, j’appellerai la comptable. Mais je n’avais pas commencé à réfléchir à la répartition des biens. Cette tache me rebutait.

Étais ce l’idée de passer la main, ou celle de rejoindre la cohorte des silencieux, qui m’effrayait ? La crainte des conflits familiaux que cela pourrait engendrer ? Le mot testament me semblait traitre. De quoi donc aurai-je à témoigner ? Ce qui aujourd’hui me semble digne d’être dit aurait dû l’être il y a des années de cela. Celui qui a conservé le silence une fois consent à se taire à jamais.

Mais en répartissant ce que j’ai pu accumuler au fil du temps, comment ne pas semer les germes des discordes futures ? Je ne veux pas que sur mon corps en putréfaction l’on mène de vaines batailles.

Une légère vibration interrompit le train de mes pensées. Une alerte AFP au sujet du rachat d’un concurrent par une entreprise chinoise. Je savais l’affaire sur le point d’être conclue, mais j’avais espéré qu’elle le serait après la tenue de notre conseil d’administration. Cela aussi devra être préparé.

Sur une feuille volante, je pris note de tout cela, l’avocat, le testament, le conseil, et d’autres choses encore. Je pliai la feuille en deux, et l’intercala dans mon agenda avant de remettre ce dernier dans un vieux cartable en cuir. Il me restait encore tant à faire. En aurai-je le temps ?

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