Le temps glisse entre mes doigts, et m’échappe des mains. Dans sa chute, il entraine la succession des jours, sans que jamais rien ne vienne entraver son mouvement. Un clin d’œil un soir d’hiver et voilà déjà que juin frappe à la porte. Toute tentative de retenir le temps est vouée à l’échec. Et pourtant ce désir me possède, comme une obsession lancinante, une petite musique dont le refrain a colonisé mon oreille.

Le temps me manque, comme il nous manque à tous.

Quiconque entame un projet, quel qu’il soit, doit savoir qu’il existe quelques règles immuables et universelles. Par exemple, que tout prend toujours plus de temps que prévu. Que seule une approche laborieuse, continue, et humble, vient à bout d’une montagne. Que les grandes victoires sont les fruits d’une multitude de petites défaites. Que nous ne sommes pas la somme de nos projets. Que l’humain est faillible, et que ce nous produisons est à notre image, tout aussi défaillante. Que la vie se moque de nos objectifs dérisoires, non pas qu’elle se dresse sur notre chemin, mais plutôt qu’elle y est indifférente.

Ce qui compose l’essence du monde précède notre existence, et continuera d’être quand nous ne serons même plus la mémoire d’un souvenir vivant.

Je me souviens avoir appris qu’il fut un temps ou le temps lui-même ne se mesurait pas. Nous comptions les saisons, les cycles lunaires, les jours. Puis nous avons appris à lire la pousse dans nos champs, puis l’ombre portée du soleil. Nous avons créé des cierges de cire pour décompter une unité de temps. Nous avons amadoué le temps pour mieux le diviser presque à l’infini, au-delà de ce qui peut être humainement compris et appréhendé.

Nous pensions dompter le temps. Et le temps, en retour, a fait de nous ses esclaves.

Et dans ce souci d’une optimisation qui jamais n’atteint sa limite, comme si cela ne suffisait pas, nous essayons aujourd’hui de vivre plusieurs vies dans une seule. Les injonctions à la performance sont quotidiennes, insidieuses et disséminées. Voilà qu’il faut mener carrière et fonder une famille, soigner son physique et être cultivé, se lever tôt pour acquérir le monde et se coucher tard pour en profiter, s’épanouir professionnellement et savoir faire l’amour, avoir une foule d’amis que l’on ne connait pas, faire un mariage heureux et un divorce serein, être et avoir, savoir et savoir-faire. Et le tout, en cadence, au rythme d’une danse latine endiablée qui jamais ne cède au silence.

J’aime danser. Mais les pas cadencés de ce métronome invisible ne me conviennent pas. Je suis d’un autre temps, et sur ce monde, tout en y prenant part, je porte un regard nonchalant. Et ce regard, à son tour, fonde ce qui charpente mes écrits. Écrits dont l’écriture demande précisément au temps cette qualité contigüe, profonde et dense, qu’il n’a plus de nos jours.

Écrire est un acte de résistance, lire est une subversion.

L’écriture, c’est ce que je glisse dans les interstices d’une vie déjà trop dense. Ce n’est ni un besoin, ni un engagement, mais plutôt un plaisir et un jeu. Pour certains critiques et historiens, James Joyce a sacrifié sa fille Lucia au profit de l’écriture de Finnegans Wake. Mais pour ma part, je pense que le jeu n’en vaut pas la chandelle. L’écrit ne change pas le monde, il est le monde. Vivre prend le pas sur écrire.

Parfois, je m’en désole. Puis mon plus jeune fils décide de se lancer à l’escalade de sa montagne de père pour jouer à qui sera le plus fort. Je le laisse gagner, et alors qu’il ne sait pas encore parler, son rire éclate et propage les sourires dans toute la maison. Dehors, le monde continue de tourner, avec ou sans ma participation. L’écriture, elle, peut attendre.

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